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ENQUÊTE BFMTV - Bernadette et Jacques Chirac, les inséparables

Pendant ses 63 ans de vie commune, le couple Chirac n'a pas cessé d'être animé par la politique. De la mairie de Paris à l'Élysée, Bernadette et Jacques Chirac ont été indissociables tout au long de la carrière de ce dernier. Ensemble, ils ont surmonté de nombreuses épreuves en s'épaulant l'un l'autre tout au long de leur vie.

Un duo indestructible passionné par la politique qui ne sait vivre séparément. L'histoire étonnante du couple commence dans les années 1950, à la bibliothèque de Sciences Po, rue Saint-Guillaume à Paris. Elle est toute en retenue, il est tout en énergie. Il est tout aussi bavard qu'elle est taiseuse.

En 2014, Bernadette Chirac nous avait accordé un entretien exceptionnel par sa spontanéité, dans lequel elle raconte un demi-siècle de conquêtes, de défaites, de trahisons et d'exercice du pouvoir.

  • Une rencontre à Sciences Po
"Mon mari je l'ai rencontré pour la première fois à Sciences Po", se souvient-elle. "Et comme je le voyais sans arrêt remuer ses jambes sous la table, et bah je me disais "bah ce garçon-là, il doit boire rudement du café, c'est très mauvais pour sa santé, je ne sais pas s'il arrive à dormir la nuit... ou alors il se drogue, mais on ne remue pas ses jambes comme ça sous une table c'est effrayant! Ça faisait même du bruit!"
"J'avais un très bon ami qui m'avait dit 'écoute tu es très timide, je vais te donner une recette: dès que le maître de conférence donne le sujet, tu vas te dépêcher de lever le doigt pour prendre le sujet, tu fermes les yeux et c'est fini'".

Trouvant qu'elle a du culot, "Jacques va la voir à la bibliothèque et va lui demander de créer un groupe de travail", raconte Erwan L'Éléouet, auteur du livre Bernadette Chirac, les secrets d'une conquête. "Elle est assez bluffée par ce grand homme séducteur au physique d'acteur américain".

"Mon mari s'est dit à ce moment-là 'eh bien cette fille-là, la voilà qui prend les deux premiers exposés. Elle les réussit bien, ça c'est une fille intéressante. Il s'est approché de moi et m'a dit 'mademoiselle, je forme actuellement un groupe de travail qui va se réunir chez mes parents un soir sur sept, est-ce que ça vous intéresserait d'en faire partie? "
"J'ai dit 'oh, ça monsieur, ça mérite réflexion'". Mais elle finit par accepter, et très vite Jacques Chirac va s'appuyer sur elle pour faire une partie de ses devoirs. "Il me répond alors: 'j'ai vu que vous aviez beaucoup travaillé en bibliothèque, moi j'ai beaucoup de choses à faire et je n'ai pas travaillé. Vous ne pourriez pas me prêter votre copie que je m'en inspire un peu? J'étais assez bête pour accepter et c'est le début de beaucoup de choses, d'autant qu'il a eu une meilleure note que moi! Et ça j'étais pas contente!", poursuit-elle.
  • Un jeune fiancé volage

"Ils viennent de deux milieux extrêmement différents", explique Michel Feltin-Palas, auteur de Le roman des Chirac. "Bernadette Chodron de Courcel est une aristocrate assez stricte avec les valeurs d'une jeune femme de l'aristocratie de son époque, intelligente et très conventionnelle". "Jacques Chirac, lui, c'est très différent: il vient d'une famille d'instituteurs, de cadres supérieurs, c'est-à-dire la bourgeoisie. Donc quand il rencontre Bernadette, ça passe pour une mésalliance dans la famille de celle-ci".

Mais dès le début, dès les années 50 le jeune Jacques Chirac est capable d'aller voir ailleurs. Alors que le couple vient tout juste de se fiancer, Jacques Chirac décide de partir aux États-Unis. Il s'inscrit à Harvard et vit son rêve américain: il est embauché pour vendre des glaces mais comme souvent, il gravit rapidement les échelons. "Il a commencé comme plongeur dans le sous-sol, il faisait une chaleur terrible à certaines époques de l'année. Mais le patron trouve qu'il est débrouillard et le fait monter assez vite au premier étage. Évidemment comme il était très beau garçon, toutes les filles se précipitaient pour acheter une glace et ça faisait les affaires du boss", raconte son épouse.

À tel point que Jacques Chirac tombe follement amoureux de l'une de ces filles, une riche héritière qu'il souhaite alors épouser. "Ils parcourent les États-Unis ensemble, en voiture décapotable. Il écrit même à ses parents qu'il veut se fiancer, or c'est hors de question pour ses parents, qui n'aiment pas trop les Américains, et également pour Bernadette qui est déjà très amoureuse de lui", raconte Béatrice Gurrey, auteurs des Chirac.

Bernadette Chirac met alors tout en oeuvre pour faire revenir son fiancé auprès d'elle, et utilise l'autorité de son père. "Elle va faire de ses futurs beaux-parents des alliés, donc Jacques Chirac rentre en France et les fiançailles avec Bernadette ont lieu. 

  • Le mariage entre deux milieux sociaux

Le 16 mars 1956, le couple se marie à Paris dans une chapelle du 7e arrondissement. Bernadette découvre alors la vie commune avec Jacques Chirac. Avec amusement, elle se souvient d'avoir raté une omelette pour son époux: "Je prends des oeufs et je me dis 'ça une omelette c'est facile, seulement je bats mes oeufs avec les coquilles, et je me dis 'c'est bizarre ça a une drôle d'allure, il y a des montagnes partout. Alors je suis allée le chercher, il m'a dit 'bon ben c'est pas très brillant'...". 

Si les arts de la table sont étrangers à Bernadette Chirac, les codes de l'aristocratie lui sont familiers. Elle est la nièce de Geoffroy Chodron de Courcel (diplomate français célèbre pour avoir aidé le général de Gaulle lors de l'appel du 18 juin 1944). Toutes les portes du Gaullisme sont donc ouvertes à Jacques Chirac grâce à ce mariage.

"Elle est l'aile droite conservatrice et catholique de cet homme qui lui est assez profondément laïc, beaucoup plus à gauche que Bernadette", rapporte Béatrice Gurrey. 
"En réalité ce couple est très solide pour diverses raisons. D'abord elle est très amoureuse de son mari. Ça c'est assez clair, et lui a besoin d'elle", explique Michel Feltin-Palas. "Jacques Chirac est extrêmement anxieux, très dispersé. Il change de femme, de conseiller entre dîners politiques. Il ne sait parfois pas trop où il est, mais elle est toujours là." 
  • L'ascension d'un couple

Après Sciences Po puis l'ENA, Jacques Chirac va alors transformer une opportunité en tremplin politique. Un ami qui travaille à Matignon lui propose un poste dans lequel "il s'agit d'écrire". Il fonce.

Jacques Chirac découvre alors la politique, puis arrache sa première victoire politique sur ses terres le 8 mai 1957, en Corrèze où il devient député, envoyé par le Premier ministre de l'époque, un dénommé Georges Pompidou qui surnomme Chirac "mon bulldozer". Très intelligent et d'une énergie considérable, Jacques Chirac est repéré par Georges Pompidou. 

"Georges Pompidou s'est bien rendu compte qu'il avait une sorte de bête en face de lui, qu'on ne rencontre pas fréquemment, et il lui a dit "Chirac, vous êtes fait pour faire de la politique. Et je crois que mon mari a été assez surpris sur le moment, il était comme moi il n'y avait pas pensé".

Grâce à lui, Chirac va gravir les marches du pouvoir. À 34 ans, il revient à Paris pour se mettre au service de Pompidou, en tant que jeune secrétaire d'État aux affaires sociales, tandis que Bernadette reste dans un premier temps en Corrèze pour le remplacer dans ses fonctions. Elle tisse alors un véritable lien avec les habitants, et prend goût à la politique de terrain. "Elle a pris le train de la politique et en a été extrêmement heureuse car cela lui donnait un rôle, une existence propre", raconte Béatrice Gurrey qui se souvient d'une Bernadette "en campagne qui sillonnait les routes de la Corrèze dans sa petite Peugeot rouge". 

"Elle a voulu montrer à son mari sur son terrain ce qu'elle valait, c'était une émancipation politique propre pour essayer de le reconquérir. C'est toujours ça, Bernadette Chirac: essayer de reconquérir un mari qui la négligeait et dont elle était éperdument amoureuse", 

En homme pressé et véritable fauve politique, Chirac tend à négliger sa femme mais aussi sa famille. Dans un de ses livres, Bernadette Chirac raconte que le mot qu'elle entendait le plus souvent était "je file!", alors qu'il se rendait sur le terrain à des meetings, à des réunions.

Lorsque Jacques Chirac est élu maire de Paris en 1977, toute la famille s'installe dans les appartements de la mairie. Bernadette y trouve sa place. "Elle était sa plus proche collaboratrice, elle était la maîtresse de cette grande maison", indique Jocelyn Sauvari, auteur de Jacques et Bernadette: une histoire d'amour. "Elle animait toutes les soirées culturelles et Jacques la soutenait à fond".

  • Laurence, la blessure d'un couple

Mais bien que le tableau familial semble parfait, la famille vit en coulisses un véritable drame qu'elle cache au public le plus longtemps possible. Laurence, leur fille aînée âgée de 15 ans, développe des troubles du comportement alimentaire à la suite d'une méningite.

Très active, c'est à cette époque que Bernadette va lancer "l'opération pièces jaunes". En 1990, la jeune fille est gravement blessée après une tentative de suicide. Jacques Chirac, accaparé par la vie politique, est rongé par la culpabilité. En mai 1995, il est élu président de la République. Lui entre dans la lumière, tandis que sa femme Bernadette s'enfonce dans l'ombre. 

  • Un mari infidèle

Bernadette Chirac doit en plus composer avec un mari volage. "Il plaisait", reconnaît Paul Poulade, ancien chef du protocole à l'Élysée. Avelyne Guilhem, ancienne députée de Haute-Vienne, n'a pas oublié la manière dont Bernadette Chirac tentait de protéger son mariage. "Elle était très vigilante vis-à-vis de son entourage, il ne fallait pas qu'il se laisse aller à un regard un peu trop insistant", ajoute celle qui dit s'être pris plusieurs fois des réflexions de la part de l'épouse du président. En 1974, alors qu'il est Premier ministre, Jacques Chirac s'éprend d'une journaliste du Figaro nommée Jacqueline Chabridon, qui s'apprête à réaliser un portrait de lui. 

"Tout commence alors que Jacques Chirac s'arrête dans un restaurant pour déguster sa traditionnelle tête de veau, et qu'il la met au défi d'avaler comme lui une tête de veau, ce qu'elle s'empresse de faire", rapporte Laureline Dupont, auteure de Jacques et Jacqueline. "Ça l'intrigue, ils dînent ensemble le soir-même et commence entre eux une relation privilégiée qui va se poursuivre et s'intensifier durant deux années".
"Il avait des élans du coeur pour cette femme", selon Erwan L'Éléouet, auteur de Bernadette Chirac, les secrets d'une conquête. "Il était capable de lui écrire des poèmes enflammés, de faire ouvrir la boutique Pierre Cardin pour lui offrir un pull quand elle avait froid un soir. Des élans du coeur qu'il n'avait plus pour son épouse".

En décembre 1976, au moment de Noël, il demande à partir en voyage en Guyane et en Guadeloupe alors qu'il est Premier ministre. "Une manière de s'échapper de Paris pour être au plus près de celle qu'il aime en secret". De son côté, Bernadette Chirac se morfond à Paris avec ses filles. 

Pourtant, Jacques Chirac n'envisage à aucun moment de divorcer. "Il a à la fois le sens du devoir chevillé au corps, le sens de l'État et une immense ambition", poursuit Béatrice Gurrey. Il renonce alors à cet amour et poursuit sa carrière politique. 

  • Bernadette, un soutien et un allié politique

En 2002, elle est la première à voir le risque de voir Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. "Ça va marquer Jacques Chirac à vie, il va voir à quel point son épouse a un flair politique. Un flair que beaucoup dans son entourage n'avaient pas", assure Laureline Dupont, auteur de Jacques et Jacqueline

Jacques Chirac avait coutume de dire que sa femme était son meilleur soldat, son meilleur agent. Elle est prête à partir au combat, à le défendre coûte que coûte. Bernadette Chirac "a beaucoup aidé dans la deuxième période de Jacques Chirac", raconte Michèle Cotta, journaliste politique. "D'ailleurs elle était très populaire, plus populaire que Jacques Chirac lui-même". 

À l'époque, elle participe à sa réélection et devient un leader politique, une femme d'influence et d'autorité. Jacques Chirac est forcée de reconnaître que sa femme est un atout pour lui. 

Même lorsqu'il écope de deux ans de prison avec sursis pour "détournement de fonds publics", "abus de confiance" et "prise illégale d'intérêts" en 2011, dans l'affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris, Bernadette Chirac continue de défendre son mari bec et ongle, avec la franchise qu'on lui connaît.

En 2005, Jacques Chirac est d'abord affaibli par un accident vasculaire cérébral. S'il reprend alors son combat politique, on lui diagnostique une maladie neurodégénérative en 2011. Il passera alors ces années loin des caméras, aux côtés de son épouse. Enfin, le couple est profondément atteint par la mort de sa fille Laurence en 2016. C'est la dernière fois que Jacques Chirac apparaîtra publiquement, avant de mourir le 26 septembre dernier à l'âge de 86 ans.

Isabelle Quintard et Alexandre Funel avec Jeanne Bulant