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Municipales: pourquoi la solution du second tour le 28 juin arrange le gouvernement

Le Premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, à Matignon le 22 mai 2020

Le Premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, à Matignon le 22 mai 2020 - AFP - Benoît Tessier

Alors qu'est désormais évoqué un report à janvier 2021 des deux tours du scrutin dans les près de 5000 communes où subsiste un ballottage, l'option plus expéditive de juin, risquée d'un point de vue sanitaire, présente des avantages politiques non négligeables.

"On ne va quand même pas se taper un an de campagne municipale..." Au sein de La République en marche, tous les cadres n'affichent pas la même prudence que Richard Ferrand. Si le président de l'Assemblée nationale a déclaré mardi sur France 2 qu'il serait impossible de faire campagne correctement si le second tour des élections municipales se tenait le 28 juin, d'autres estiment qu'il est temps de passer à autre chose.

C'est d'ailleurs cette option-là qui a été retenue et annoncée ce vendredi par Édouard Philippe et Christophe Castaner. Avec l'évident bémol lié à l'évolution de l'épidémie de Covid-19, qui nourrira un avis du conseil scientifique validant ou invalidant le choix du 28 juin. Le Premier ministre a même annoncé qu'un projet de loi, présenté en Conseil des ministres le 27 mai, prévoirait d'emblée un scénario de report ultérieur à septembre, voire à janvier 2021.

Les grandes villes, premières concernées

Si la date du 28 juin est validée, les difficultés demeureront car en effet, comme l'a souligné en creux Richard Ferrand, une campagne dans une commune de quelques centaines d'habitants n'est pas la même que dans une grande ville.

Or, les près de 5000 où subsistait un ballottage à l'issue du premier tour du 15 mars sont, principalement, les plus grandes de France. Elles regroupent plus de 16 millions d'électeurs, soit un tiers du corps électoral. Les conditions sanitaires, la distanciation physique, les restrictions concernant les rassemblements, les queues à prévoir devant les bureaux de vote... Tout cela aura indéniablement un impact sur le déroulement du scrutin et, encore plus qu'au premier tour, sur la participation qu'il suscitera. 

Le gouvernement, et plus spécifiquement LaREM, ont-ils toutefois intérêt à reporter les deux tours de ces élections à septembre ou janvier? Le Conseil d'État ayant jugé impossible que le délai entre premier et second tours aille au-delà de l'été, cela obligerait donc à rembobiner intégralement le processus dans ces près de 5000 villes. Avec ce que cela implique de nouvelles logistiques de campagne à déployer et d'amertume pour les candidats arrivés, après tout, légitimement en tête.

Par ailleurs, un nouveau report aurait un effet domino sur les sénatoriales de septembre, mais c'est une autre histoire.

Le PS et LR renforcés

Politiquement, un second tour expédié fin juin aurait l'avantage de dépolitiser une séquence électorale désastreuse pour la macronie. 

Au-delà du couac autour du maintien du premier tour en plein début d'épidémie (un choix dont les conséquences sanitaires se sont avérées toutes relatives), le score du mouvement présidentiel a été mauvais. Comme l'a récemment comptabilisé Le Figaro, sur l'ensemble des villes de plus de 10.000 habitants, le bloc central LaREM-MoDem-Agir-UDI a recueilli à peine plus de 18% des suffrages exprimés.

Ainsi ce bloc est arrivé loin derrière celui des gauches modérées (Parti socialiste et radicaux), qui a obtenu plus de 29%, et surtout celui des droites non-lepénistes, arrivé en tête avec 32,4% des voix.

Scores médiocres de LaREM

Cette réalité politique se traduit, pour LaREM, par la perspective d'une absence d'ancrage local, trois ans après son arrivée au pouvoir. C'est le cas dans des villes symboliques - les plus visibles - comme Bordeaux, Rennes, Lille, Lyon, Paris et Marseille, où les candidats marcheurs ont obtenu des scores allant de médiocres à calamiteux. 

Dans la capitale, par exemple, seules deux des vingt listes d'arrondissement d'Agnès Buzyn sont parvenues en tête du premier tour. Dans les deux cas, il s'agit à la fois de maires sortantes et de transfuges LR. S'ajoute à cela le fait que la candidate adoubée par LaREM s'est largement compromise, aux yeux de ses troupes, en évoquant l'impréparation du gouvernement face à la pandémie due au coronavirus. À tel point que le nom du délégué général du parti, Stanislas Guerini, a été évoqué en coulisses pour éventuellement remplacer Agnès Buzyn, alors qu'elle-même a été propulsée après la chute de Benjamin Griveaux.

"C'est sûr que de tenir le scrutin en juin, ça évite à Stan d'être l'éventuel 'recours' et de se cramer à Paris", résume un membre du bureau exécutif de LaREM. 

Le cas Philippe au Havre

En règle générale, les électeurs ont favorisé les maires sortants. Cela vaut pour les têtes d'affiche gouvernementales qui se sont présentées dans leur fief, notamment Gérald Darmanin à Tourcoing et Édouard Philippe au Havre.

Si le ministre de l'Action et des Comptes publics a été triomphalement réélu dès le premier tour, le Premier ministre, lui, est toujours en ballottage. De quoi laisser en suspens son avenir politique, une éventuelle défaite au Havre rendant peu envisageable son maintien à Matignon et une victoire, a contrario, l'y renforçant. Cela peut paraître minime, mais force est de constater le potentiel impact national de cette élection spécifique.

Vient enfin, pour le gouvernement, l'enjeu de la riposte locale à l'épidémie elle-même. Comme Édouard Philippe l'a évoqué durant son point presse de ce vendredi, la tenue du second tour le 28 juin permettrait d'accélérer la mise en place définitive des conseils municipaux et, ainsi, d'asseoir "le rôle clé que les communes et les intercommunalités auront dans la reprise et la relance de la commande publique".

Plus prosaïquement, le chef du gouvernement a affirmé que la "vie démocratique" devait "elle aussi, reprendre ses droits", tout en prévenant que le scrutin du 28 juin ne serait "pas un second tour comme avant".

Passées par pertes et profits, ces municipales n'auront pas été une étape supplémentaire dans la recomposition politique du pays. Pour le gouvernement, elles sont toutefois devenues une étape incontournable de confrontation de la population à l'épidémie de Covid-19. Dans ce contexte, difficile d'élire un "bon" choix. Édouard Philippe l'avait dit lui-même le 28 avril à l'Assemblée nationale:

"En ce moment, je choisis entre des mauvaises décisions."
Jules Pecnard