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Abstention record, coronavirus... Ce qu'il faut retenir de ces étranges élections municipales de 2020

Le Premier ministre Édouard Philippe au Havre, le 15 mars 2020

Le Premier ministre Édouard Philippe au Havre, le 15 mars 2020 - AFP - Lou Benoist

Exceptionnel à plus d'un titre, ne serait-ce qu'en raison de l'incertitude pesant sur le second tour, ce scrutin a été totalement bousculé, voire balayé, par le début d'épidémie de coronavirus en France et dans le monde.

La France traverse, à bien des égards, un moment unique dans son histoire. Quelles que soient les séquelles définitives laissées par l'épidémie de coronavirus, celle-ci aura a minima totalement bousculé l'agenda politique des élections municipales de 2020. Marqué par un niveau d'abstention record et par l'incertitude pesant sur la tenue même d'un second tour, ce scrutin de premier tour recèle malgré tout quelques enseignements. 

Le premier est évidemment la désertion des bureaux de vote, généralement plutôt bien garnis lorsqu'il s'agit d'élire (ou réélire, souvent) son maire, élu respecté et beaucoup sollicité sur le terrain. Après le flottement qui semblait avoir atteint l'exécutif toute la journée de jeudi, Emmanuel Macron a pris la décision de maintenir les élections. 

  • Abstention record, légitimité incertaine

Initialement loué, ce choix a rapidement fait l'objet de critiques provenant de figures de l'opposition. Quoi qu'il en soit, dès l'après-midi l'institut Elabe a estimé à 56% le taux d'abstention définitif au premier tour. C'est près de 20 points de plus qu'au premier tour des élections de 2014, lorsque 63,55% du corps électoral s'était rendu aux urnes. 

À 20h35, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a pris la parole pour minimiser le phénomène. Affirmant que le niveau participation n'avait "rien d'inédit pour des élections dans notre pays", le locataire de la place Beauvau a comparé le taux d'abstention de ce dimanche 15 mars à celui, élevé, qui a marqué le premier tour des élections législatives de 2017. 

Au-delà de la question du maintien ou non du second tour - qui risque d'être gravement mis à mal par le confinement généralisé qui se profile -, cette participation en très forte baisse met inéluctablement sur la table la question de la légitimité du scrutin. Quand bien même l'abstention a été générée par un facteur distinct de l'impopularité dont souffre la classe politique dans son ensemble.

  • Philippe en ballottage favorable au Havre

Certaines villes auront été particulièrement scrutées. Après les législatives de 2017 et plus encore les européennes de mai 2019, la ville de Paris était considérée comme largement prenable pour La République en marche. Après la campagne désastreuse de Benjamin Griveaux, remplacé au pied levé par Agnès Buzyn, le parti macroniste s'est progressivement fait à l'idée qu'une défaite était parfaitement envisageable dans la capitale.

Cette notion s'est doublée d'un regain d'intérêt pour ce qui se produirait au Havre, où Édouard Philippe a fait le pari de se représenter en tant que tête de liste LaREM. Lestée d'emblée par la grogne sociale générée par la réforme des retraites, renforcée par l'usage de l'article 49.3 de la Constitution pour faire passer le texte au Parlement, la campagne du Premier ministre s'est achevée dans le contexte d'une crise sanitaire inédite. 

Malgré tout, Édouard Philippe obtiendrait plus de 43,5% des suffrages exprimés selon les premières estimations, devant son concurrent communiste Jean-Paul Lecoq, qui pointe pour l'instant à 35,8%. Un ballottage qui demeure compliqué, la liste écologiste recueillant 8,3%, ce qui lui permettrait de fusionner avec la liste divers gauche de Lecoq. Quoi qu'il en soit, et selon que le second tour est maintenu ou non, une défaite du Premier ministre obérerait son avenir à Matignon. 

  • À Paris, Hidalgo devance assez largement Dati

Anne Hidalgo a-t-elle sauvé son siège à la tête de la mairie de Paris? C'était un autre chiffre très attendu ce dimanche soir, celui des résultats des municipales dans la capitale. D'après les premières estimations, à prendre avec des pincettes en raison du système des arrondissements, l'édile socialiste recueille plus de 30% des suffrages exprimés.

Elle arrive ainsi devant sa rivale LR Rachida Dati (22%) et, surtout, la candidate LaREM Agnès Buzyn, qui n'obtient que 17%. Le clivage gauche-droite, réapparu de façon éclatante ces dernières semaines, est finalement plus nuancé qu'attendu. 

Pour les marcheurs, qui ont tout de même réussi à limiter la casse générée par la fin en capilotade de la campagne de Benjamin Griveaux, c’est une déception. Avec son score, l'ex-ministre des Solidarités et de la Santé sera contrainte de s'appuyer sur des alliances ici et là pour espérer remonter une pente très ascendante. Avec une attention très particulière portée par exemple sur le XVe arrondissement, où le maire sortant LR Philippe Goujon a refusé de faire allégeance à Rachida Dati, qui a investi Agnès Evren face à lui. 

  • Quid du second tour?

Le droit, aussi rigide puisse-t-il paraître, peut toujours être contourné. Surtout dans des circonstances aussi particulières, voire exceptionnelles. Pour autant, le second tour des municipales peut-il être reporté comme le demandent de nombreux opposants politiques à Emmanuel Macron?

Prenant la parole depuis Le Havre, le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé qu'experts scientifiques et partis politiques seraient consultés "en début de semaine", en espérant obtenir un "consensus républicain" autour de la tenue ou non du second tour. 

Une des réalités de ce scrutin, en plus de l'abstention record, est sa relégation en arrière-plan d'une épidémie autrement plus importante à traiter. De fait, la progression spectaculaire du coronavirus de jour en jour indique qu'une fois arrivé le second tour, les Français se détourneront davantage encore des municipales.

Une loi peut remettre en cause la tenue du scrutin le 22 mars. Encore faudrait-il que le Parlement puisse se réunir, ce qui est loin d'être évident au vu de l'interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes déjà en vigueur - sans même parler de l'hypothèse d'un confinement total du pays, qui pourrait se vérifier dès lundi.

Le gouvernement pourrait donc s'appuyer sur la théorie des "circonstances exceptionnelles", issue d'une jurisprudence du Conseil d'État datant de juin 1918.

"On pourrait envisager que, exceptionnellement, un décret soit pris par le Premier ministre annulant ce second tour, afin de laisser le temps au Parlement de faire (une) loi", a expliqué le constitutionnaliste Jean-Philippe Derosier sur notre antenne ce dimanche. 

Une question connexe et toute aussi essentielle en découle: faut-il prendre en compte les résultats du premier tour? À commencer par ceux dans les villes - Meaux, Béziers, Hénin-Beaumont... - où un candidat l'a emporté dès ce dimanche.

Jules Pecnard