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Dammartin: les frères Kouachi ont demandé à l'imprimeur s'il était juif

Michel Catalano, l'imprimeur qui a été l'otage des frères Kouachi, à Dammartin-en-Goële, le 9 janvier dernier.

Michel Catalano, l'imprimeur qui a été l'otage des frères Kouachi, à Dammartin-en-Goële, le 9 janvier dernier. - BFMTV

Il y a presque deux mois, Michel Catalano était l'otage des frères Kouachi, ces terroristes responsables de l'attentat contre Charlie Hebdo. L'imprimeur de Dammartin-en-Goële est revenu vendredi, sur Europe 1, sur ce moment critique où des hommes armés et qui n'avaient plus rien à perdre, ont fait irruption dans son imprimerie, jusqu'à la délivrance finale.

L'heure est à la reconstruction pour Michel Catalano, patron d'une imprimerie à Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne, dévastée lors de la prise d'otages menée par les frères Kouachi après l'attentat contre Charlie Hebdo. Des experts doivent passer ce vendredi après-midi pour définir les priorités afin de remettre en ordre de marche son entreprise. Lors de l'assaut lancé le 9 janvier par le GIGN contre les terroristes, six machines d'impression, d'un coût estimé entre 80.000 et 100.000 euros chacune, avaient été détruites.

Invité de nos confrères d'Europe 1, ce patron qui avait héroïquement mis à l'abri son employé revient, deux mois après les faits, sur cette terrible journée et sa confrontation d'une heure et demie avec les frères Kouachi.

> Le traumatisme

A à la question de savoir s'il conserve un souvenir en particulier de cette journée, Michel Catalano explique: "Je garde en mémoire tout ce qui s'est passé, puisque je le revis suffisamment la nuit. Je n'ai pas une image en particulier, mais c'est une journée qui restera dans ma tête encore longtemps. Le film repasse systématiquement en boucle dans ma tête. (…) Je dors très peu. Je fais des cauchemars, puisque je revis plutôt les côtés négatifs de ce qui s'est passé. Tout s'est bien passé ce jour-là. C'est ce qu'il faut retenir, mais moi je vois tout ce qui aurait pu mal se passer".

> La confrontation

Sur les premières minutes de sa confrontation avec les frères Kouachi, il explique ne "pas les avoir reconnus à la première seconde". "On se demande si c'est vrai ou pas, mais passé un moment d'étonnement, j'ai tout de suite compris que c'était eux", raconte-t-il après avoir précisé qu'il avait suivi l'actualité des attentats à Charlie Hebdo, deux jours auparavant.

A-t-il eu peur? "Quand j'ai demandé à Lilian d'aller se cacher et que j'allais vers eux, pour moi c'était fini, je suis allé vers eux, pour moi c'était fini". Il confirme ensuite que sa "seule préoccupation était de tout faire pour qu'ils (les terroristes) n'aillent pas au fond du couloir et qu'ils trouvent Lilian". "C'est aussi ce qui m'a sauvé la vie", avance-t-il. Lilian Lepère, son salarié, avait quelques jours après les faits témoigné de la manière dont il était resté caché dans un meuble d'évier, recroquevillé sur lui-même et comment les terroristes avaient été à deux doigts de le débusquer. 

> Le sang-froid

Michel Catalano a fait preuve, a posteriori, d'un sang-froid étonnant pendant ces événements. Une maîtrise qui viendrait selon lui du "sentiment", pour ne pas dire la certitude, que les terroristes allaient le tuer. "Tout ce qui s'est passé derrière en découle, le calme que j'ai eu, la peur que je n'ai pas eue. Mon seul objectif, à partir de là, était de faire sortir Lilian et de gagner le maximum de temps".

L'imprimeur ne s'est pas écroulé non plus quand les frères Kouachi se sont souciés de savoir si leur interlocuteur était juif. "Oui, ils me l'ont demandé et ils étaient plutôt menaçants à ce moment-là", confie-t-il au journaliste qui lui pose la question. "Si j'avais répondu oui, je ne sais pas ce qui se serait passé."

> La résistance

L'imprimeur a eu, bien malgré lui, tout le temps qu'il fallait pour observer les assaillants qui n'avaient au final pas grand-chose des "Pieds nickelés" parfois décrits dans les médias, notamment du fait de l'oubli d'une pièce d'identité dans le véhicule utilisé lors du massacre de Charlie Hebdo. "Quand l'un posait une arme, l'autre n'était pas loin, on voyait qu'ils étaient habitués à des mouvements de guerre ou des choses comme ça. Ils se protégeaient l'un l'autre, c'était une sorte de binôme".

Voulant s'informer de la situation au dehors de l'imprimerie et des mouvements des force de l'ordre, les frères Kouachi ont demandé à Michel Catalano s'il avait la télévision ou la radio. Il a alors répondu négativement à ces deux questions, mais savait pertinemment qu'une radio était "branchée dans son bureau". Un poste qu'il "a caché sous sa tablette" puis "sous son bureau pour, justement, qu'ils n'aient pas d'informations".

> Le dilemme de la délivrance

"Ils n'avaient pas l'intention de me laisser partir, mais j'ai insisté et à un moment donné, c'est peut-être l'instinct de survie, j'ai senti qu'il fallait que je le fasse. Au bout de la troisième fois, le plus jeune (Chérif Kouachi, nldr) m'a laissé partir."

Mais cette délivrance ne s'est pas faite sans dommage, car Lilian était à ce moment précis, toujours à l'intérieur du bâtiment. "Le plus jeune m'a dit 'Allez-y'. Je me suis retourné et j'ai vu que le plus vieux reprenait la kalachnikov et j'ai pensé à un moment donné que j'allais leur dire quelque chose par rapport au fait que Lilian était toujours là et leur demander, pourquoi pas, de le libérer. Mais je suis sorti et ça a été très difficile psychologiquement". Michel Catalano exprime le "sentiment d'abandon" qui l'avait étreint à ce moment, alors que lui, "s'en était sorti".

> La reconstruction à venir

L'imprimeur est aujourd'hui préoccupé par la reconstruction de son entreprise, ce qui est pour lui fondamental et lui permettrait de "se reconstruire personnellement". Il remercie vivement les "donateurs" pour leur "élan de générosité", alors qu'une somme de 100.000 euros a pu être collectée.

Concernant le soutien de l'Etat, l'imprimeur se rappelle la visite de François Hollande, son "l'intérêt" son "le soutien moral". Un président dont il "pense sincèrement qu'il va faire quelque chose". Mais il explique encore n'avoir pour l'instant reçu nul "argent ou aide spécifique de l'Etat".

David Namias