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Attentats de janvier: le plan secret des Kouachi et de Coulibaly

Depuis un an, les enquêteurs tentent de reconstituer le parcours des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly. BFMTV dévoile les derniers mois et leurs derniers échanges avant les attentats de janvier, qui ont fait dix-sept victimes.

En regardant les photos personnelles retrouvées dans les affaires des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly, difficile d'imaginer qu'ils allaient commettre un massacre. On y voit Saïd et Chérif sourire en famille, leurs enfants posés sur leurs genoux, ou Amedy enlacer sa compagne à la plage. Des scènes de vie ordinaires pour les terroristes à l'origine des attentats de janvier, qui ont préparé leur plan pendant plusieurs mois. Dans le plus grand secret.

A gauche, les frères Kouachi en famille. A droite, Amedy Coulibaly et sa compagne Hayat Boumediene. Clichés non datés.
A gauche, les frères Kouachi en famille. A droite, Amedy Coulibaly et sa compagne Hayat Boumediene. Clichés non datés. © BFMTV

Octobre 2014. Chérif Kouachi rencontre à trois reprises Farid Benyettou. Premier mentor religieux des deux frères, cet ancien prédicateur a été condamné, comme Chérif, dans le démantèlement de la filière jihadiste des Buttes-Chaumont.

Devenu infirmier aujourd'hui, celui qui passe pour un "traître" dans la sphère islamiste s'est confié à BFMTV. "Lorsqu'il est venu me voir, le sujet qui était omniprésent dans ses discussions, c'était le combat, la guerre sainte. Pour lui, l'Islam, ce n'était que ça."

Jamais le cadet des frères Kouachi n'aborde lors de ces trois rencontres Charlie Hebdo, ou ses projets d'attentats. En revanche, il s'en prend ouvertement à la France. "Pour lui, les musulmans étaient opprimés partout dans le monde, leur honneur était bafoué, et tous devaient laver cette humiliation, pour reprendre ces propos", poursuit Farid Benyettou.

Amedy Coulibaly, ami proche de Chérif Kouachi

Chérif Kouachi évoque aussi Amedy Coulibaly, surnommé "Doli", son ancien co-détenu de Fleury-Mérogis, dont il s'est rapproché depuis plusieurs mois. Les deux hommes se voient d'ailleurs régulièrement avec leurs compagnes. Fin novembre 2014, les couples se retrouvent au domicile de Chérif Kouachi à Gennevilliers. Devant les enquêteurs, après les attentats, voici ce que raconte l'épouse de Chérif Kouachi.

"Ils venaient d'accomplir leur voyage à La Mecque. Hayat (compagne d'Amedy Coulibaly, ndlr) est montée à la maison pour me remettre des cadeaux. Doli est resté en bas de l'immeuble. Chérif est descendu pour le voir. Leur visite a duré entre une heure et une heure et demie. Pendant tout ce temps, Hayat et moi sommes restées dans mon appartement. Quant à Chérif et Doli, ils sont restés dehors."

Des comportements hors de tout soupçon

Une conversation secrète, à peine plus d'un mois avant les attentats, pour n'éveiller aucun soupçon. Dans leur vie quotidienne, les trois tueurs prennent en effet grand soin de ne jamais attirer l'attention.

A Reims, Saïd Kouachi se rend deux fois par jour dans un local qui fait office de salle de prière. Il s'y montre très discret. "Il était quelqu'un d'isolé. Je ne l'ai jamais observé avec des amis. Il ne montrait aucun signe de radicalisme ou d'extrémisme", explique à BFMTV Abdul Hamid Al Khalifa, imam de cette mosquée.

A son domicile, Saïd Kouachi est tout aussi discret: sa femme ne constate aucun changement dans son comportement, comme l'explique son avocat, Antoine Flasaquier.

"Il n'était pas radicalisé, prosélyte ou virulent à l'encontre des musulmans modérés, de la France, ou même de Charlie Hebdo. Elle s'est même demandé pendant un moment si son époux n'avait pas été un agent dormant qu'on aurait réveillé un jour."

Pourtant, à l'abri des regards, les frères se préparent. Sur certains clichés retrouvés dans leurs affaires personnelles, on découvre Chérif Kouachi dans l'obscurité d'une cave, faisant semblant tenir une arme longue, ou encore posant le doigt levé, comme pour mimer une scène de revendication. 

Chérif Kouachi, posant dans une cave, dans un cliché non daté.
Chérif Kouachi, posant dans une cave, dans un cliché non daté. © BFMTV

Des complices pour acheter les armes

En région parisienne, en décembre 2014, Amedy Coulibaly commence à mettre ses plans à exécution. Il s'est équipé de treize téléphones, pour contacter discrètement plusieurs copains de quartier. Le 27 décembre 2014, trois d'entre eux se rendent dans une armurerie de Montrouge. "Ils vont acheter des tasers, des gilets pare-balles, des couteaux. Ils y retournent une seconde fois sur ordre de Coulibaly pour acheter des couteaux plus gros encore", indique Axel Metzker, avocat d'une partie civile de l'Hyper Cacher. Les armes lourdes, notamment deux kalachnikov, sont récupérées en Belgique, à Charleroi, par d'autres proches.

Le 1er janvier 2015, Amedy Coulibaly organise l'exfiltration de sa compagne, Hayat Boumeddiene. Ils quittent en pleine nuit leur appartement, direction l'Espagne. A l'aéroport de Madrid, la jeune femme est prise en charge par un ami, Medhi Belhoucine. Le 2 janvier, à 13h32, une caméra filme leur embarquement pour la Turquie, porte d'entrée vers la Syrie.

Hayat Boumediene et un complice en janvier 2015, alors qu'elle prend la fuite vers la Syrie.
Hayat Boumediene et un complice en janvier 2015, alors qu'elle prend la fuite vers la Syrie. © BFMTV

De retour en France, Amedy Coulibaly est libre pour agir. Il s'installe dans une planque à Gentilly, en région parisienne, le 4 janvier. Le même jour, Saïd Kouachi quitte Reims pour se rendre à Paris en covoiturage. Elisabeth, une jeune femme qui a partagé ce trajet de deux heures se souvient d'un jeune homme courtois, très naturel. Un détail attire toutefois son attention: "A certains moments, son portable sonnait, mais il ne répondait pas..." Ses relevés téléphoniques montrent que Saïd Kouachi se rend ensuite dans le 11e arrondissement. Les enquêteurs pensent qu'il a rejoint Charlie Hebdo, sans doute pour un dernier repérage avant les attentats trois jours après. 

Ultime rencontre la veille

6 janvier 2015, veille des attentats. A l'heure du déjeuner, Chérif Kouachi se rend dans une grande zone commerciale de Gennevilliers. Il y achète des bouteilles de verre, une paire de jumelles, des talkies-walkies, des lunettes de protection et des masques de peinture. Puis il rentre chez lui, où il reçoit une visite éclair, vers 23 heures, dont se souvient sa femme.

"Nous étions couchés tous les deux quand l'interphone a sonné. Chérif a répondu. (...) Et c'est quelques minutes après qu'il est sorti, prétextant qu'il avait chaud. Il est resté dehors pendant 15 ou 20 minutes", expliquera son épouse aux enquêteurs.

Les policiers ont pu déterminer que ce soir-là, Chérif Kouachi a vu pour la dernière fois Amedy Coulibaly. Les deux hommes ont sans doute réglé les derniers détails de leur opération. Le 7 janvier, au petit matin, Saïd Kouachi quitte son domicile à Reims pour se rendre de nouveau à Paris, en train.

"Il embrasse sa femme et son fils. Il n'est pas ému ni stressé en partant, il n'y a pas d'effusion de sentiments particulières", raconte à BFMTV Me Antoine Flasaquier.

Un SMS encore mystérieux

A Paris, il rejoint son petit frère à Gennevilliers. "Il devait être 9 heures, il a commencé à regarder par la fenêtre. A ce moment-là, je l'ai trouvé distant, mais certainement pas nerveux. Et ce jusqu'au coup de sonnette de Saïd, vers 9h30", se rappelle la femme de Chérif Kouachi lors de son audition.

A 10h19, Chérif Kouachi envoie un SMS à Amedy Coulibaly. La teneur du message est à ce jour encore inexploitable, mais les enquêteurs pensent qu'il a averti son complice de leur départ vers Charlie Hebdo, où ils vont abattre froidement douze personnes. Dès le lendemain, Amedy Coulibaly fait à son tour ses premières victimes.

>> Le récit de ces trois jours de terreur dans notre long-format interactif

Alexandra Gonzalez avec Sarah-Lou Cohen, Thibault Dupont, Camille Fournier, Yves Couant et Sophie Herbé