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Pédophilie dans l'Eglise: pourquoi il est difficile d'enquêter

L'église Sainte-Blandine, à Lyon, où un prêtre a été soupçonné d'abus sexuels.

L'église Sainte-Blandine, à Lyon, où un prêtre a été soupçonné d'abus sexuels. - Jean-Philippe Ksiazek - AFP

La tribune appelant à la création d'une commission d'enquête parlementaire sur la pédophilie dans l'Eglise met en lumière la difficulté de cerner l'ampleur du phénomène.

Alors que les révélations se multiplient dans le monde sur les scandales de pédophilie dans l'Eglise, un groupe de personnalités réclame dans une tribune la création d'une commission d'enquête parlementaire indépendante pour enquêter sur le sujet.

Si cette tribune est cosignée par plusieurs membres de l'Eglise, elle ne fait pas pour autant l'unanimité au sein du clergé. Monseigneur Crépy, évêque du Puy-en-Velay et président de la cellule permanente de lutte contre la pédophilie, met ainsi en garde contre le risque de faire de l'Eglise "le bouc émissaire", là où selon lui il faudrait "englober toutes les institutions qui ont un travail éducatif avec les enfants" dans la commission d'enquête. Quant à Mgr Antoine Hérouard, évêque auxiliaire de Lille, il ne cache pas son scepticisme: "Je ne suis pas sûr qu'on trouve des dossiers compromettants sur des tas de gens dans le passé", dit-il au micro de BFMTV. "Beaucoup de choses se sont faites discrètement, comme la culture de l'époque conduisait à le faire".

"On se demande si on ne nous cache pas des choses"

Concrètement, comment enquêter sur un phénomène sur lequel pèse un si grand tabou, et qui est de fait si difficile à quantifier? C'est justement, aux yeux des signataires, la raison d'être d'une commission d'enquête: "En France, on n'a aucune donnée statistique, sur la pédophilie au sens large", souligne François Devaux, président de l'association de victimes La Parole libérée. "Tant qu'on ne peut pas mesurer l'ampleur du fléau, on ne peut pas y répondre correctement".

Interrogé par La Provence, Mgr Georges Pontier, le président de la Conférence des évêques de France, estime que "1%" des prêtres en France auraient commis des actes pédophiles. Un chiffre dont doute Anthony Favier, historien du catholicisme et signataire de la tribune: "Aux Etats-Unis, les enquêtes publiques qui ont été menées après les révélations montrent qu'il y a toujours une statistique de 4 à 5% de clercs concernés. On se demande pourquoi ce serait différent en France, quand on voit l'importance en France de l'Eglise dans le système éducatif. A part l'affaire Barbarin [à qui il est reproché de ne pas avoir dénoncé des agressions sexuelles dans son diocèse, NDLR] on n'a pas vraiment eu d'énormes scandales en France. On est en train de se demander si on ne nous cache pas des choses".

Pour parvenir à faire éclater la vérité, la commission, qui "n'est pas un tribunal" comme le rappelle la sénatrice Laurence Rossignol, pourrait exiger "la communication des archives diocésaines" et permettre d'informer la justice de "faits dont celle-ci n'aurait pas eu connaissance", selon les mots des signataires.

L'exemple allemand

"Lorsqu'il y a abus sexuel commis par un prêtre, il y a une obligation ancienne de le signaler à Rome", rappelle Anthony Favier. "Donc il y a des documents qui existent et pour l'instant ces documents, on ne sait pas combien il y en a car ils n'ont pas été publiés. On ne sait pas combien de personnes cela concerne." L'idée est donc de demander aux élus de réclamer aux évêques l'ouverture des archives: "Je pense qu'ils auraient intérêt à faire ça", résume Anthony Favier: "Soit cela concerne très peu de victimes et, dans ce cas, cela sauve leur honneur, soit on découvre que certaines choses ont été mal faites, et cela permet aux évêques de repartir de l'avant en changeant les choses".

L'historien cite le travail réalisé en Allemagne, où un nouveau scandale a éclaté récemment. Dans un rapport rendu public cette semaine, un consortium indépendant d'universitaires fait état d'au moins 3677 victimes agressées entre 1946 et 2014 par au moins 1670 membres du clergé. De quoi donner l'exemple à la France?

A. K. avec Yael Sel-Bonne