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GRAND ANGLE - Berton, le boxeur du barreau

L'avocat Frank Berton, le 3 février 2015.

L'avocat Frank Berton, le 3 février 2015. - JOEL SAGET / AFP

L'avocat lillois Frank Berton, qui défendra Salah Abdeslam, fait partie de ceux qu’on appelle les ténors du barreau. Qui est celui qui a accepté de prendre le dossier le plus sensible de France? Quelles sont ses méthodes? Les équipes de Grand Angle l’ont suivi en République dominicaine et ont rencontré ses proches. Portrait.

Embarquement pour Saint-Domingue. Le quotidien, ou presque, de Frank Berton. Cet avocat lillois a fait de la défense des Français incarcérés à l’étranger une spécialité. Les équipes de Grand Angle l'accompagnent dans l'avion qui le mène en République dominicaine, pour l'affaire Christophe Naudin. Il se prépare à affronter la justice du pays.

"Donc là on a un dossier en espagnol", explique-t-il montrant les feuilles de papier qu'il griffonne. "On me l’a traduit avant".

Me Berton a appris à jouer avec les systèmes judiciaires et les fuseaux horaires. Il défend des Français au Pérou, Madagascar ou en Corée. Un rythme effréné auquel il s’est habitué.

Le boulot "prenant, passionnant", "nécessite un travail dans l’urgence constamment". Pour l’aider, il fait appel à des confrères sur place. Comme Me Miguel Valerio, avec qui il rend visite à son client en prison. Un rendez-vous prévu à l’avance, mais l’administration va les faire attendre longtemps avant de les autoriser à rentrer.

"Manifestement, on met des bâtons dans les roues à la défense de Naudin, ça commence bien", s'agace-t-il.

Affaire d'Outreau, affaire Cassez...

Frank Berton n’est pas du genre à se laisser faire. C’est un physique, une voix, et un langage direct. A 53 ans, il est l’un des avocats pénalistes les plus réputés et les plus médiatiques. Le grand public l’a découvert lors du fiasco judiciaire d’Outreau. Il a obtenu l’acquittement de l’épouse d’Alain Marécaux, qui avait passé sept mois en détention provisoire. Une étape cruciale dans sa carrière de l'avocat.

"Quand vous êtes confrontés à la machine judiciaire, que vous êtes emmenés là-dedans, là vous voyez véritablement la désespérance. Outreau m’a marqué à la fois professionnellement et personnellement, mais aussi parce que c’est peut-être la première fois où j’ai mesuré ce que pouvait faire la justice à quelqu’un et jusqu’où elle pouvait l’emmener, jusqu’à la désespérance", explique-t-il. 

En 2008, il prend la défense de Florence Cassez, condamnée à 96 ans de prison au Mexique. La Française est accusée de complicité d’enlèvement. Son arrestation a été reconstituée pour le spectacle devant les caméras.

Une manipulation pour le journaliste Eric Dussart. Il a suivi toute l’affaire et vu l’avocat lillois prendre une nouvelle envergure.

"La dimension internationale de la carrière de Frank Berton, elle s’épanouit avec l’affaire Florence Cassez", estime le reporter. "C’est un combat pas seulement contre la justice mexicaine mais presque contre tout un pays. En tout cas contre des hommes d’Etat. C’est sûr."

Un combat de plusieurs années qu’il finira par remporter. Sa stratégie: alerter l’opinion publique pour éviter que la Française ne tombe dans l’oubli et transformer l’affaire en enjeu diplomatique. Il travaille main dans la main avec le comité de soutien de Florence Cassez, que Jean-Luc Roméro présidait.

"Il proposait des actions. Il donnait son avis sur les choses qu’on allait faire. Et pas seulement des conseils juridiques. Pas seulement 'il ne faut pas faire ça parce que ça va poser un problème dans le dossier à Florence'. On sentait qu’il y avait un investissement, sur cette affaire là, très personnel, qui allait au-delà de sa casquette d’avocat. C’était une espèce de pilier", se souvient cet élu parisien et conseiller régional. 

"Un anxieux", préparé et "endurant", qui "aime la lumière"

Plus qu’un avocat, Frank Berton est un porte-parole. Efficace pour faire passer ses messages dans la presse. Et cette exposition sous les projecteurs ne semble pas déplaire à l’intéressé.

"C’est pas la peine de se mentir. Déjà être avocat il faut quand même avoir une certaine confiance en soi. Comment imaginer que vous allez vous seul, convaincre neuf personnes dans une cour d’assises? Si en plus vous êtes confrontés à des dossiers très médiatiques, c’est pas la peine de dire que vous n’avez pas d’ego", reconnaît le conseil. "Si, vous avez un ego. Et tous ceux qui vous diront le contraire ne seront pas honnêtes avec vous."

"Il aime la lumière, bien sûr", abonde Eric Dussart. "Comme tous les grands pénalistes. Prenez les Dupont-Moretti, Maisonneuve, Temime… Il y a une forme d’adrénaline quand ils se retrouvent devant les journalistes. Entre eux, ils disent le mur. Et là, dans la démarche professionnelle, il est important pour eux de ne pas se planter."

Et pour ne pas se planter, face aux micros comme face aux jurés, l’avocat travaille beaucoup en amont. Comme le rappelle Me Hubert Delarue:

"Les dossiers sont bien préparés", souligne son confrère. "C’est un anxieux. C’est pas un dilettante, Berton. Contrairement à d’aucuns, parce que dans la profession il y en a quand même un certain nombre." 

Frank Berton vient d’un milieu modeste. Un père violent, une enfance "de merde", selon ses propres mots. Son succès d’aujourd’hui a un goût de revanche.

"Frank est un écorché vif et on est toujours à la recherche et à la poursuite de son enfance. Il y a une revanche quelque part à prendre sur les choses, sur la vie, sur les gens. Et puis il y a une exigence de justice, de vérité", explique encore Me Delarue.

Avant de prêter serment, Frank Berton était sportif de haut niveau. Il a suivi un cursus de sport études pendant des années.

"J’étais un nageur de fond", rapporte l'avocat. "J’essaie d’exercer mon métier de la même manière que je nageais. Je suis pas un sprinteur. Je suis endurant, et l’endurance parfois fatigue mes adversaires. Ça les use."

Défendre Salah Abdeslam? "C’est mon métier"

Cette endurance, il va en avoir besoin dans le dossier tentaculaire dont il vient de s’emparer. Fin avril, il a accepté de défendre Salah Abdeslam, seul terroriste des attentats du 13 novembre encore en vie. Il défendra l’homme, pas sa cause bien sûr. Mais son choix en a choqué beaucoup.

Agnès Asnar a perdu son frère dans l’attentat de Marrakech, en 2011. Elle a vu Frank Berton plaider avec ferveur pour les victimes. Qu’il défende maintenant un terroriste la bouleverse. Elle aurait préféré qu’Abdeslam ait un autre avocat.

"Je suis restée vraiment scotchée. J’étais vraiment très mal. Et je me suis dit, mais c’est pas possible, il déconne complètement", se souvient-elle. "Ma colère n’est pas qu’il ait une défense, ce n’est pas qu’il soit défendu. C’est que ce soit Frank Berton qui ait pris le dossier. Pour moi c’est une énigme, une incompréhension totale."

Comment choisit-il ses clients, ne choisit-il que les retombées médiatiques? Me Delarue balaie cette idée, et lui souhaite bien du courage.

"Pensez-vous qu’il y ait à gagner à être médiatisé dans une cause de cette nature? Il n’y a que des coups à prendre, de partout", estime-t-il.
Sven Mary, l’avocat belge de Salah Abdeslam, a été menacé et agressé. Sa famille a été placée sous surveillance policière. Frank Berton a hésité avant d’accepter de défendre le principal accusé des attentats de Paris. Désormais, il assume son choix, qui ne laisse personne indifférent.

"J’ai eu beaucoup d’encouragements sur le fait qu’il était normal que Salah Abdeslam ait un avocat, que c’était courageux de le défendre. Non, c’est pas du courage, c’est mon métier", plaide-t-il. "Mais les gens regardent, les gens m’interpellent. Les gens parfois me menacent mais je ne relève pas, parce que sinon je ne le défends pas."

Pour Frank Berton, c’est un pari. Le risque, être assimilé à son client, alors que l’instruction promet de durer longtemps. Le procès n’aura sans doute pas lieu avant plusieurs années.
V.R. avec les équipes de "Grand angle"