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Entre isolement et dépendance, les femmes âgées, victimes sous-estimées des féminicides

En France, 26 femmes de plus de 70 ans ont été tuées sous les coups de leur partenaire en 2017 (PHOTO D'ILLUSTRATION).

En France, 26 femmes de plus de 70 ans ont été tuées sous les coups de leur partenaire en 2017 (PHOTO D'ILLUSTRATION). - Pxgere

26 femmes de plus de 70 ans sont mortes sous les coups de leur conjoint en 2017. Sans nier les difficultés liées à la dépendance des personnes âgées, les associations insistent sur le fait de ne pas y voir de simples "drames de la vieillesse".

Lundi, à Fontainebleau, en Seine-et-Marne, un octogénaire a tué son épouse à l'aide d'un fusil, avant de retourner l'arme contre lui. Il n'aurait plus supporté les "graves crises de démence" de sa femme, d'après une source proche de l'enquête citée par Le Parisien. Quelques jours plus tôt, à Périgueux, un homme de 72 ans a tué sa compagne qui avait "sombré dans la dépression" avant de se suicider. Les femmes âgées ne sont en effet pas épargnées par ce que les associations appellent les "féminicides". Au contraire, la vieillesse aggrave souvent leur isolement.

21% des victimes âgées de plus de 70 ans

D'après l'étude nationale relative aux morts violentes au sein du couple publiée en juillet par le ministère de l'Intérieur, "149 personnes sont décédées sous les coups de leur partenaire ou de leur ex-partenaire de vie", en 2018. Parmi elles, 121 sont des femmes et 26 avaient 70 ans et plus (soit 21%). Sans être la catégorie d'âge majoritaire - à savoir les 40 à 49 ans -, les seniors constituent une part importante des victimes de "féminicides". Pour Anaïs Leleux, membre du comité de pilotage de l'association NousToutes, ces meurtres bénéficient d'une "fausse image" d'un "drame de la vieillesse":

"On dit que ces deux maris n'arrivaient plus à supporter la sénilité de leur épouse. Mais il faut s'éloigner de l'image romancée de ces actes. Ils ont fait ça avant tout pour eux", tranche-t-elle auprès de BFMTV.com.

Une idée partagée par Jérôme Guedj, ancien député socialiste et membre du think tank Matières Grises spécialisé sur les questions de vieillissement:

"On voudrait trouver, avec l'âge, des circonstances atténuantes aux auteurs. Se dire que finalement, c'est moins grave parce qu'ils étaient vieux. Mais les féminicides n'ont pas de barrière d'âge", nous explique-t-il.

Les pactes suicidaires, en majorité des "féminicides déguisés"

Les conditions dans lesquelles nous vieillissons en France peuvent toutefois être un élément de contexte nécessaire pour comprendre le climat dans lequel évoluait le couple avant le passage à l'acte. Dans le cas d'une dépendance physique, lorsque la femme n'est plus valide physiquement ou mentalement, elle se retrouve isolée et en incapacité de chercher de l'aide.

Pour le spécialiste des questions de vieillissement, ces meurtres illustrent les débats autour de "l'accompagnement de nos aînés": "Cela questionne notre société sur les phénomènes de dépression et d'adversité face à la perte d'indépendance", analyse Jérôme Guedj, ajoutant que les "pactes suicidaires" sont en réalité très rares chez les personnes âgées. 

"Il y a de rare cas de pactes suicidaires chez les cadres supérieurs, comme celui du maire de Clermont-Ferrand Roger Quilliot et son épouse en 1998. Mais la majorité des cas sont des féminicides déguisés", abonde l'ancien élu socialiste.

Les femmes de plus de 75 ans exclues des chiffres des violences conjugales

À Périgueux, le procureur de la République de Périgueux a indiqué qu'une "procédure d'expulsion de l'appartement concernant le couple venait d'être entamée". Un élément qui illustre la précarité dans laquelle vivent de nombreux seniors et peut, dans certains cas, permettre aux hommes "d'asseoir une emprise à travers une violence économique", indique Anaïs Leleux. Cette vulnérabilité financière pousse alors les femmes à rester, en dépit de violences conjugales.

Problème, les statistiques établies sur la question des violences au sein du couple n'analysent tout simplement pas cette partie de la population. La plupart des enquêtes s'arrêtent à 70 ou 75 ans car les personnes âgées n'ont pas accès à Internet, et cela serait "trop coûteux" pour les instituts de procéder par téléphone, remarque Jérôme Guedj.

La Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) avait estimé à 219.000 le nombre de femmes victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint en 2017. Le 25 novembre, journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, la Miprof publiera ses statistiques pour l'année passée. Les femmes de plus de 75 ans n'auront, elles, pas été interrogées.

Esther Paolini