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Après les assassinats de Magnanville, les policiers racontent la peur au quotidien

Après le double meurtre de Magnanville, les policiers expriment leurs craintes et leur peur. Assumant leur mission, ils redoutent le pire pour leur famille. Des fonctionnaires déjà fortement éprouvés par la multiplication des missions depuis un an et demi.

Fatigués, surmenés, les policiers sont désormais inquiets. Deux jours après l'assassinat du couple de policiers à leur domicile de Magnanville, dans les Yvelines, revendiqué par Larossi Abballa au nom de Daesh, les fonctionnaires font part de leur ras-le-bol. Tous témoignent d'un poids supplémentaire qui pèse sur les épaules des forces de l'ordre: la menace sur leur famille. Et avouent pour certains avoir peur.

"La peur pour nous est présente, peu importe ce qu’il arrive, confie à BFMTV.com, Jean-Luc, sous-brigadier en Seine-Saint-Denis. Je n’ai pas peur pour moi car c’est mon métier. Mais inconsciemment il y a une certaine psychose qui s’est installée. Quand on rentre chez soi, on regarde à droite, à gauche, sur le parking, si un individu n’est pas en attente."

Des familles sous pression

Jean-Luc décrit une police qui a évolué. Moins respecté, il s'attend à être visé. Sa compagne a elle appris à être sereine, sans pour autant redouter le pire. "En signant, on sait qu’il y a un risque, témoigne le sous-brigadier qui officie au tribunal de Bobigny. Au domicile, nos familles ont peur pour nous. Ils nous demandent de faire attention. Depuis lundi (le jour du double meurtre de Magnanville, NDLR), mes enfants m’envoient plusieurs SMS dans la journée pour savoir si je vais bien."

Entré dans la police en 1998, ce fils de policier avoue avoir toujours porté son arme de service sur lui. Avant, il la prenait pour le trajet et la laissait dans le coffre de son véhicule. Désormais, elle ne le quitte plus, raconte celui qui a perdu un collègue le 13 novembre dernier abattu par le "commando des terrasses" alors qu'il buvait un verre avec sa compagne. Cette protection supplémentaire ne l'empêche pourtant pas de redouter le pire. Quand il est en civil, Jean-Luc ne se vante pas de sa qualité de policier. Au contraire.

"A l’extérieur, on ne peut pas se mettre en avant, explique-t-il. J'assume mon métier mais je ne vais pas me mettre en danger pour rien. "Et surtout, il ne veut pas que sa situation professionnelle pèse sur ses enfants: "J’ai peur qu’on les tape à l’école juste parce que leur père est policier."

"J'ai dû déménager"

"A Magnanville, le tueur s’est attaqué directement à la cellule familiale, c’est inacceptable, dénonce Philippe Capon, secrétaire général de l'UNSA police. Le policier sait qu’il est fortement exposé. Il vit avec. Désormais l’inquiétude porte aussi sur la famille. C’est une complexité particulière." La plupart des policiers a fait le choix de ne pas vivre dans la même ville que celle où ils travaillent. De peur des représailles.

"Depuis plusieurs mois, on recense des alertes, certains collègues en région parisienne ont fait le choix de renvoyer leur famille en province", détaille le syndicaliste.

Jean-Luc, lui, a vécu il y a quelques années cette situation. Vivant aux portes de Paris, son identité a été connue par les habitants de son quartier. Sa boite aux lettres a été taguée par un "N**** la police" et sa voiture a été endommagée à deux reprises. "J’ai dû déménager", poursuit le sous-brigadier. Pourtant, les témoignages et le drame de lundi ne semblent pas causer une crise des vocations, comme le montre le nombre de candidature pour les concours aux postes gradés.

"Ce qui s’est passé est bouleversant mais ça ne me fait pas peur dans le sens où ça ne remet pas en cause mon choix d’orientation", témoigne Sophie*. La jeune femme est actuellement en train de passer les concours pour devenir lieutenant de police, voire commissaire. Consciente des risques, elle tente de les minimiser. "Des gens qui ne sont pas policiers peuvent aussi se faire tuer, poursuit-elle. La menace est un peu partout."

Mais elle le reconnaît: "Le fait que je n’ai pas encore peut c’est peut-être parce que je ne suis pas encore totalement dans le métier."

Multiplication des attaques

Le double meurtre de Jean-Baptiste Salvaing, 42 ans, et Jessica Schneider, 36 ans, sous les yeux de leur fils de 3 ans et demi, réveille, chez ceux qui sont dans la maison police, de douloureux souvenirs. En 2012, Mohammed Merah assassine trois militaires à Toulouse et Montauban. Un an plus tard, un autre est attaqué à coups de cutter dans le quartier de La Défense.

En 2014, un homme s'en prend à des policiers devant le commissariat de Joué-les-Tours, en Indre-et-Loire. 2015, année tragique: deux policiers sont abattus par les frères Kouachi, le lendemain une policière municipale de Montrouge paie de sa vie. Un an après, jour pour jour, un homme attaque le commissariat du XVIIIe arrondissement avec une feuille de boucher. Des attaques à chaque fois perpétrées au nom du jihad.

"Le danger étant lié au terrorisme, le problème ne va pas se résoudre rapidement", redoute Nicolas Comte, secrétaire général adjoint de Unité SGP Police-FO.

Excès de missions

Outre la pression qu'ils ressentent au quotidien, les policiers dénoncent le manque de moyens qui leur sont alloués: manque d'effectifs, mais aussi de matériel opérationnel: vieux véhicules, gilets pare-balles périmés ou armes obsolètes. A cette peur se rajoute à une autre problématique: la multiplication des missions. "Les policiers sont dans un état de fatigue, de lassitude", rapporte Philippe Capon, citant la mobilisation lors des attentats contre Charlie Hebdo, de ceux du 13 novembre, de l'état d'urgence, de la Cop 21, des manifestations contre la loi Travail et actuellement de l'Euro 2016.

Mardi, les policiers ont obtenu de pouvoir porter leur arme en dehors de leur service même après l'état d'urgence qui prendra fin le 26 juillet prochain. Ce mercredi, François Hollande a annoncé que les autorisations de manifester ne seront plus délivrées si les conditions de la préservations des biens et des personnes ne sont pas garanties. De quoi soulager les policiers? Pas sûr.

* Le prénom a été modifié

Justine Chevalier