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Cabu, pourfendeur des "beaufs" et des religions

Le dessinateur Cabu en 2012.

Le dessinateur Cabu en 2012. - Bertrand Guay - AFP

VIDEO - Le dessinateur Cabu est mort mercredi matin, assassiné pour ses dessins. Portrait d’un faux anar mais vrai gentil, pourfendeur des religions et de la bêtise nationale, abattu par des terroristes à l'âge de 76 ans.

Le trait de Cabu est indissociable de son éternelle coupe au bol. Jean Cabut, dit Cabu, 76 ans, aura épinglé les travers de son époque à la pointe acérée de son crayon pendant près de 60 ans. Il est mort mercredi, assassiné avec 11 autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo par trois hommes armés, qui se sont introduits dans les locaux parisiens du journal.

"On a tous grandi avec Cabu", écrit mercredi Daniel Schneidermann sur le site Arrêt sur Images. Cet ancien d’Hara Kiri, le journal créé par François Cavanna et le professeur Choron, avait usé son marqueur et son humour du Canard Enchaîné à Charlie Hebdo, en passant par l’émission enfantine Récré A2, dans les années 80 sur Antenne 2, aux côtés de l'animatrice Dorothée.

Anar rêveur

Cabu avait dans sa ligne de mire les politiques, l'armée, toutes les religions... Et bien sûr, les "beaufs", ces caricatures de Français râleurs, chauvins, qu'il tendait comme un miroir à ses contemporains. Anar rêveur derrière ses lunettes cerclées, le bonhomme, pilier de Charlie Hebdo et du Canard enchaîné, avait gardé la hargne de ses débuts et n'avouait qu'un regret, celui de n'avoir pas toujours été assez féroce. Vis-à-vis du pouvoir, du conformisme, des sportifs ou de la télévision. "On me catalogue souvent comme anarchiste, je ne suis pas anarchiste du tout", se défendait-il récemment, "je suis pour l’application des lois. Nous sommes dans un pays laïc et on doit respecter la laïcité".

"C'est dur d'être aimé par des cons"

Ses caricatures de Mahomet publiées en 2006 étaient parmi les plus caustiques de celles qui avaient valu à l'équipe de Charlie des menaces de mort. La fameuse une représentant Mahomet se désolant "C’est dur d’être aimé par des cons", c’était lui. "Toutes les religions sont devenues plus radicales, notamment la religion musulmane", observait Cabu.

Soixante ans de carrière et plus de 35.000 dessins ont fait de lui l'un des grands caricaturistes pamphlétaires français, dans la lignée d'Albert Dubout et de L'Assiette au beurre, le grand journal satirique du début du 20e siècle. Mais l'écologiste convaincu, nostalgique d'une France "où on pouvait se baigner dans la Marne", l'amoureux de Paris, l'amateur de jazz - sa grande passion -, savait aussi porter un regard tendre et joyeux sur la société car, disait-il, "si l'écriture peut être une souffrance, le dessin est un pur plaisir".

Reiser, Topor, Wolinski

Jean Cabut - futur Cabu - était né le 13 janvier 1938 à Châlons-sur-Marne. Il avait publié ses premiers dessins à 15 ans dans L'Union de Reims, et débuté des études artistiques à Paris. Avant d'embarquer pour 27 mois de service militaire en Algérie, dont il revint avec un antimilitarisme radical. A son retour, il était entré dans le circuit des dessinateurs de presse, plaçant ses crobards dans Ici Paris ou Le Hérisson, puis avait rejoint François Cavanna, qui lançait alors un nouveau mensuel décapant. Ce fut Hara-Kiri, en 1960, avec la dream team des caricaturistes de l'époque - Reiser, Topor, Fred, Wolinski... -, régulièrement menacé d'interdiction pour outrages aux bonnes moeurs.

Passé à Pilote, l'hebdo dirigé par René Goscinny, Cabu avait créé "le Grand Duduche", le cancre révolté, sympa, qui l'accompagnera tout au long de sa carrière. "C'est le seul personnage positif que j'aie jamais dessiné, les autres sont des monstres", confiait-il lors de la sortie de l'intégrale de la série. A côté de Sempé, le dessinateur du Petit Nicolas et de l'enfance heureuse, Cabu dessinait les angoisses d'une jeunesse qui s'ennuie dans un monde de vieux.

"L'adjudant Kronenbourg"

Quelques "monstres" viennent étoffer sa galerie de portraits, comme l'insupportable "fille du proviseur" ou "l'adjudant Kronenbourg", le militaire tortionnaire buveur de bière, souvenir de ses années d'Algérie. Mais son coup de maître sera son "beauf", apparu pour la première fois en 1973 dans Charlie Hebdo. Une caricature de Français gueulard, alcoolique, raciste, inspiré d'un patron de bistrot, dont il fait une vedette. Au point de le faire entrer dans le dictionnaire:

"Beauf. Beauf-frère (d'après une B.D. de Cabu)". "Français moyen aux idées étroites, conservateur, grossier et phallocrate" (Le Robert).

Père du chanteur Mano Solo, disparu en 2010, travailleur compulsif, Cabu ne pouvait s'empêcher de dessiner. Dans la rue, dans les tribunes de l'Assemblée nationale ou dans son repaire de Saint-Germain-des-Prés, où il s'était établi "à cause des boîtes de jazz".

"Le but, c'est avant tout d'essayer de faire rire"

De de Gaulle, sur qui il s'était fait les dents dans les années 1960, à François Hollande, il a malmené tous les présidents de la Ve République. Avec un faible pour Nicolas Sarkozy, qu'il dessinait en lutin frénétique avec des cornes de diablotin. "Les dessinateurs vivent de la bêtise et ça ne régresse pas", constatait-il dans un fou rire. Cabu avait simplement relooké son beauf à moustaches des années 1970, qu'il dessinait ensuite avec piercing et catogan, et lui avait même collé un fils, crâne rasé et crocs saillants, troisième génération de la bêtise nationale. Le regard sombre, sans concession, que Cabu portait sur le monde moderne, la politique ou la consommation, s'accommodait souvent d'un dessin plus léger, souriant, comme un air de Charles Trenet qu'il vénérait.

"Le but, disait-il, c'est avant tout d'essayer de faire rire. Il faut voir ça du côté ensoleillé de la vie."

M. R. avec AFP