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Avec l'affaire Penelope Fillon, le Canard Enchaîné écrit une nouvelle page de son histoire

Un lecteur du Canard Enchaîné.

Un lecteur du Canard Enchaîné. - Ivan Valerio

Avec l'affaire Penelope Fillon, le Canard Enchaîné redore son image. Les derniers scoops les plus médiatiques venaient plutôt du site d'information Mediapart.

Le “Canard” bouge encore. Le vénérable hebdomadaire satirique en a encore sous le pied. Penelope Fillon peut en attester. Certes il y a eu le coiffeur de François Hollande, les vacances tunisiennes de Michèle Alliot-Marie. Et puis le luxueux bureau de Thierry Lepaon. Mais ces dernières années, les scoops qui ont le plus fait parler - Cahuzac, Thévenoud - ce n’est pas le Canard Enchaîné mais Mediapart qui les a sortis. 

Pas de quoi entamer la sérénité les journalistes du "Canard" devenu en cent ans une véritable institution. "Il est vrai que les scoops les plus retentissants sont du côté de Mediapart. Mais le Canard a une temporalité différente. Les journalistes sont sereins face à cette concurrence. Mais c'est vrai que cette affaire, si elle est avérée, va faire du bien à leur image", analyse Laurent Martin, historien et auteur d'une thèse sur le journal et coauteur de Le Canard Enchaîné, 100 ans: Un siècle d'artistes et de dessins

Les diamants de Valéry Giscard d'Estaing

Car l'affaire Penelope Fillon est de ces scoops qui ont émaillé la vie du journal centenaire et forgé son image. Parmi les plus célèbres et les plus sensationnels, il y a la publication en 1972 de la feuille d'impôt de Jacques Chaban-Delmas, alors Premier ministre de Georges Pompidou. Il démissionne peu après. Puis il est défait à la présidentielle de 1974, face à Valéry Giscard d'Estaing. Le Canard Enchaîné n'épargne pas ce dernier non plus. En 1974, il révèle l'affaire des diamants, cadeau de l'empereur centrafricain Bokassa. Le scandale lui coûte sans doute une partie de sa réélection, puisqu'en 1981, VGE est battu par François Mitterrand dans la course à l'Elysée.

Beaucoup plus récemment le Canard a dévoilé en 2016 le salaire du coiffeur de François Hollande, payé plus de 9.000 euros par mois. Entre les deux il y a eu le prêt de Pierre Bérégovoy, en 1993, l'appartement d'Alain Juppé, payé par la Ville de Paris (en 1995), puis celui d'Hervé Gaymard 10 ans plus tard. Et puis les vacances de Michèle Alliot-Marie en Tunisie. 

"Parfois on sort des affaires financières, ou des affaires de bourse qui se chiffrent en centaines de millions, et curieusement ce ne sont pas celles qui marquent le plus, s'amusait en 2016 Erik Emptaz au micro d'Europe 1. Un coiffeur à 10.000 ça marque plus que des accords entre opérateurs téléphoniques de centaines de millions".

"L'humour les sauve"

Sereins, les journalistes du Canard peuvent l'être. L'hebdo affiche une insolente bonne santé financière, en ces temps de crise de la presse. Et il est assis sur un véritable trésor de guerre, gage de son indépendance. Le Canard enchaîné est aujourd'hui encore un journal sans publicité, qui n'appartient à aucun groupe de presse. Chaque semaine ils sont environ 400.000 à se délecter de ses coups de bec. De ses infos mais aussi de ses contrepèteries. "Le Canard joue sur deux tableaux: la satire et le scoop. Quand l’actu est plus faible, l’humour les sauve", explique Laurent Martin. 

Reste que le concurrent numérique, Mediapart, grignote du terrain. Aujourd'hui, le pureplayer a plus de 118.000 abonnés, le Canard "seulement" 70.000. D'où quelques tensions et échanges d'amabilités. Surtout depuis l'affaire Cahuzac, sortie par Mediapart. Depuis, "on oppose le Canard, vieille institution qui se serait endormie sur ses lauriers fanés, à Mediapart, jeune média mordant et moderne. Même si elle est balayée, la critique touche", note Philippe Ridet dans son enquête sur l'hebdo, parue dans M le magazine du Monde.

Aspect militant

Le Canard Enchaîné et Mediapart ont pourtant deux modèles bien différents. "Plenel en fait une plateforme politico-culturelle, avec un aspect militant", analyse Laurent Martin. pas du tout l'esprit du Canard, comme le résume Erik Emptaz dans le papier de M: "Le Canard a toujours raconté les choses avec ironie. Nous ne sommes pas dans une logique justicière".

Et puis, complète Laurent Martin, "le Canard est dans la discrétion. Les journalistes ont pour consigne de ne pas parler dans les médias, de ne pas traîner sur les plateaux TV". 

Enfin, l'un est arc-bouté sur son support papier quand l'autre a fait le pari du tout numérique. "Le Canard Enchaîné est toujours le dernier journal à se convertir aux innovations technologiques. Ils sont un des derniers journaux à avoir abandonné l'impression au plomb dans les années 1980", souligne l'historien. "Ils seront sans doute les derniers à avoir un site. Mais ils s'y préparent'". A l'heure où le lectorat du papier vieillit et où les plus jeunes lisent la presse sur tablette, la question va forcément se poser. "Peut-être que l'avenir leur donnera raison, mais en n'étant pas sur le numérique, (...) dans dix ans, les jeunes ne connaîtront plus le nom du Canard enchaîné", prédisait en 2016 Laurent Valdiguié, journaliste français coauteur du Vrai Canard, un livre à charge sur l'hebdomadaire.

"On ne dit pas qu'on n'évoluera jamais, mais on le fait avec prudence. Les sites [des journaux, NDLR], en publiant leur contenu sur Internet gratuitement se sont piratés eux-mêmes", expliquait Louis-Marie Horeau à l'AFP en 2015. 

"Monsieur transparence"

L'emploi fictif de Penelope Fillon va donc leur faire du bien. "Le Canard enchaîné s'est intéressé à ça car monsieur Fillon ne cessait de nous bassiner en nous disant 'Je suis monsieur transparence', 'monsieur rigueur', balaie Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef du Canard Enchaîné, sur le plateau de BFMTV, le 26 janvier. Très bien, quand on est transparent, on accepte que des journalistes s'intéressent à votre patrimoine et à vos revenus. Alors on a enquêté". 

https://twitter.com/Radegonde Magali Rangin Chef de service culture et people BFMTV