BFMTV

Lost, Les Sopranos, Game of Thrones: est-il impossible de bien terminer une série?

"Game of Thrones", saison 7.

"Game of Thrones", saison 7. - HBO

Game of Thrones vient de s'achever, laissant bien des fans orphelins, mais aussi déçus. Est-ce une fatalité pour une série, de finir sur un tel divorce avec le public?

Lost, Les Sopranos, How I met your mother et maintenant Game of Thrones, toutes ces séries ont connu une fin qui a déstabilisé les fans. Est-ce une fatalité pour une série télé de décevoir les téléspectateurs à la fin? Pourquoi y a-t-il tant d'amertume autour de la fin des séries?

Nous avons interrogé Vladimir Lifschutz, docteur en Art spécialisé dans les séries télé et auteur de This is the end: Finir une série TV. Il nous a parlé investissement émotionnel, deuil et désir de réponse.

Est-il impossible que la fin d'une série plaise au public?

Non, il y a des séries qui ont fait l'unanimité par leur finalité. Notamment une série comme Six feet under, qui est un cas d'école puisque la fin a unanimement plu à la critique et au public. Mais c'est rare parce qu'il est très compliqué de satisfaire l'ensemble des téléspectateurs. Seules quelques séries ont réussi ce tour de force. Cela vient de la complexité des enjeux narratifs, économiques, de l'investissement émotionnel qu'il y a dans ces programmes.

Qu'est-ce qui fait qu'il est difficile de conclure une série?

Plus une série dure, plus le lien qui se tisse avec cette série est fort. Plus on passe de temps devant un programme, plus on s'investit émotionnellement. Parce qu'on voit les acteurs vieillir, parce que ça représente une longue période de nos vies respectives, et donc on y associe tout un tas de souvenirs: quand est-ce qu'on a regardé cette série, à quel moment de notre vie ça correspond, qu'est-ce qu'on faisait, avec qui on était. L'investissement émotionnel vient de tous les souvenirs qui sont attachés à une fiction et tout ce que ça représente pour soi, dans son histoire personnelle.

Le genre de la série y change-t-il quelque chose?

Les séries qui ont une intrigue à long terme - qui va monter sur le trône, en ce qui concerne Game of Thrones - génèrent une attente qui est proportionnelle à la durée de la série en question. Comme Lost, qui avait généré beaucoup d'attente, parce le mystère de l'île qui est au centre de la narration. Cela crée énormément de théories, ça soulève énormément d'interprétations. Un grand espace d'interprétation dans lequel les gens s'investissent beaucoup. Il y a un désir de réponse. 
On demande aux séries de donner du sens. Il y a quelque chose de très rassurant avec les séries qui est d'apporter des réponses là où parfois on ne comprend pas toujours les choses dans la vie. La fiction a cette capacité d'ordonner des choses qui le sont moins dans la vie.

Les téléspectateurs aiment-ils les fins ouvertes?

La fin ouverte peut être très clivante, comme la fin des Soprano. Il y a le sentiment qu'il n'y avait pas vraiment de fin. Ce qui peut être déstabilisant. Il y a aussi le cas où ces fins sont jugées déceptives, dans le sens où on s'attendait à plus ou à autre chose. L'une des grandes critiques formulée à l'égard de Lost c'est "on n'a pas eu les réponses qu'on attendait".
Une fin ouverte est quelque chose qui est présent dans à peu près toutes les séries. C'est très difficile de clore définitivement une série. On ne sait jamais si elle ne sera pas reprise, s'il n'y aura pas une suite. Il y a des séries qui ont été réanimées après 10, 15 ou 20 ans. C'est comme si rien n'était jamais vraiment fini.

Est-ce que "binge watcher" une série change quelque chose?

Oui. Ca ne change pas tout, mais quand on "binge watch" une série, finalement, on n'a plus cet espace d'interprétation de semaine en semaine, qu'il y a sur Game of Thrones. Où entre les épisodes on peut réfléchir, imaginer ce qui va se passer, échanger avec ses amis. C'est tout cet espace qui nous permet de faire travailler notre imagination, de réagir et prendre le temps de gérer les émotions que cette série peut provoquer, qui ajoute quelque chose de particulier à l'expérience.
Au-delà de la qualité de Game of Thrones, il y a un phénomène mondial, où tous les gens réagissent chaque semaine aux derniers épisodes, une sorte de communauté qui partage, qui dialogue. Ça crée de la connexion humaine, ça crée quelque chose d'assez rare, avec une telle réactivité mondiale autour d'un programme de fiction.

Pensez-vous comme Stephen King que les critiques à l'égard de la dernière saison de Game of Thrones proviennent du fait que les gens ne veulent simplement d'aucune fin?

Je ne pense pas que le téléspectateurs ne veulent pas de fin. Parfois il y a une sorte de résistance: on n'a pas envie de voir quelque chose qu'on aime s'arrêter. Mais au fond cela questionne plutôt le rapport qu'on a chacun avec l'idée de fin. Émotionnellement, on n'arrive pas à différencier les personnages de fiction des personnages réels. Evidemment, la raison fait qu'on le fait.
Mais dans les émotions, il se passe quelque chose de très similaire d'un point de vue cognitif. C'est plus le deuil que cela incite à faire, qui est effrayant pour une partie des téléspectateurs. Mais beaucoup ont envie de savoir comment peut se finir une histoire aussi complexe. L'une des grandes forces de la fiction, c'est qu'à l'inverse de la vie, ça nous apporte une véritable fin.
Le philosophe Paul Ricoeur disait que le propre de la fiction c'est que ça nous offre la possibilité de voir un tout logique dans une narration, là où notre propre narration personnelle dans notre vie, on ne la verra jamais. Il y a quelque chose qui est lié à notre propre manière d'expérimenter la vie.
Magali Rangin