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Les Culottées de Pénélope Bagieu débarquent à la télévision

Les Culottées de Pénélope Bagieu

Les Culottées de Pénélope Bagieu - Silex Films

Le best-seller de Pénélope Bagieu se décline à la télévision. Des premières images, prometteuses, ont été dévoilées à Annecy. Rencontre avec les deux réalisatrices et la productrice de ce projet attendu pour 2020.

Culottées, la célèbre BD de Pénélope Bagieu, est adaptée en série pour la télévision. Comme l’œuvre d’origine, publiée chaque semaine sur le site du Monde, ce programme composé de trente épisodes de trois minutes privilégie symboles et métaphores pour raconter le parcours de trente femmes d’exception qui ont changé le monde: la Française Clémentine Delait (la femme à barbe), l’Indienne Phulan Devi (la "Reine des bandits" devenue parlementaire), l’Américaine Mae Jemison (la première femme noire à être allée dans l’espace).

Contemporaines ou non, ces femmes ont en commun d'avoir su s'imposer dans une société qui avait fait le choix de les rejeter. N’évitant aucun sujet (racisme, violences conjugales, viols, sexisme), la série se veut pourtant optimiste. À la manière d’une chanson pop, chaque épisode dure seulement trois minutes et se présente comme une explosion de couleurs. Parce qu’elles repoussent les limites qui leur sont imposées, les Culottées ont ainsi des peaux multicolores, allant du bleu au vert en passant par le rouge. Et chaque épisode commence avec l’image d’une Culottée dans un médaillon - métaphore du carcan qu’elle s’apprête à briser.

Réalisée par Phuong Mai Nguyen et Charlotte Cambon de Lavalette avec le studio Silex Films, la version TV de Culottées s'est dévoilée la semaine dernière au festival d’animation d’Annecy lors d'une session "work in progress". Le style épuré des premiers épisodes montrés dans les Alpes rendent hommage au travail de Pénélope Bagieu tout en s’en démarquant.

En l’espace de trois minutes, les deux réalisatrices déploient une mise en scène extrêmement précise où elles exploitent "toute la magie de l’animation", loue leur productrice Priscilla Bertin. "Une image poétique, un symbole peuvent être beaucoup plus forts que la réalité", ajoute-t-elle en citant l’exemple de Mae Jemison. La jeune fille noire, qui rêve de devenir astronaute, flotte dans les airs en découvrant à la télévision Star Trek puis retombe lorsqu’elle découvre sur le même poste la mort de Martin Luther King en 1968.

"Le moment où ça bascule"

Une ligne directrice a guidé Phuong Mai Nguyen et Charlotte Cambon de Lavalette pour l'adaptation des trente histoires: "faire le focus sur le moment où ça bascule, où il y a une prise de décision." Il a donc fallu réécrire certaines histoires de Bagieu pour trouver le bon tempo: "Si on prenait le rythme de la BD, on restait trop à distance du personnage", précise Priscilla Bertin. Charlotte Cambon de Lavalette complète:

"Par exemple, l'épisode sur Betty Davis, la reine de Funk, n’était pas assez fou-fou au début. C’était trop sage alors que c’était une bête de scène. Il y avait tous les éléments de sa vie, mais il manquait le truc un peu dingo de l’héroïne. 3 minutes 30, c’est court, mais on peut s’ennuyer et c’est horrible d’avoir un moment de creux dans un tel format."

Selon les parcours de vie, "le moment où ça bascule" est plus ou moins explicite. Dans le cas de Clémentine Delait, la femme à barbe, sa "révolution intime" est plus subtile que pour d’autres Culottées: "J’ai eu des difficultés sur les histoires un peu plus légères comme celle-ci", confirme Phuong Mai Nguyen. "J’ai adoré l’histoire racontée dans la BD, mais quand je me suis attaquée à la mise en scène je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas d’élément dramatique dans sa vie. Elle est sur scène, heureuse, et ça manque de dramaturgie par moment!"

Comment représenter les abus sexuels?

Pour les Culottées aux parcours plus douloureux se pose la question de la représentation de la violence: "un de nos défis a été de savoir comment raconter, mettre en image des moments atroces d’une vie comme les abus sexuels et les traumatismes de guerre", raconte Priscilla Bertin. "Mai et Charlotte s'y sont reprises à plusieurs fois sur certaines scènes avant de trouver la bonne formule sans avoir à montrer l’horreur."

Les Culottées de Pénélope Bagieu en série TV
Les Culottées de Pénélope Bagieu en série TV © Silex Films

Cette question, fondamentale, animait déjà Pénélope Bagieu lors de la conception de son histoire sur Phulan Devi, la "reine des bandits" devenue élue parlementaire à la fin de sa vie. Comme la dessinatrice, les réalisatrices ont tiré de cette vie très dure, rythmée par des violences sexuelles et des abus en tout genre, un récit raconté par le biais de métaphores graphiques.

"Cet épisode a été très long à écrire", confirme Priscilla Bertin. "La question n’était pas de se demander ce que l’on retient de Phulan Devi, mais pourquoi elle a été choisie par Pénélope. Elle a été le Robin des Bois de son pays, elle a été du côté des pauvres. C’était une héroïne pour cette population. Elle a été emprisonnée, a eu des convictions politiques et a fini à l’Assemblée avant d'être tuée. On n’a pas envie de juste dire qu’elle a été violée plusieurs fois même si c’est le cas. Ce n’est pas ce que l’on a envie de mettre en avant. On évoque son drame initial, évidemment, d’une manière symbolique, en hors champ, mais on ne veut pas passer à côté de ce qu’elle a accompli. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment des solutions sont trouvées."

Dans l'épisode consacré à la travailleuse sociale Leymah Gbowee, Prix Nobel de la Paix en 2011 et responsable du Mouvement pacifiste des femmes Libériennes, les réalisatrices ont symbolisé les violences faites aux femmes par des ombres qui les enveloppent et les étouffent. Dans une scène centrale, Leymah Gbowee aident des femmes victimes d’abus à se débarrasser des ombres qui les empêchent d'avancer. À travers cette scène, l’idée est de "privilégier l’émotion et non l’examen des horreurs faites aux femmes, raconte la réalisatrice Charlotte Cambon De Lavalette:

"La représentation des violences conjugales est difficile, parce qu’il y a plusieurs niveaux: ça peut être de la violence morale, de la violence physique, ça peut être sur des années, ça peut être ponctuel, ça peut être une menace qui ne peut jamais tomber. Je trouverais ça terrible de résumer ce fléau à une manière de représenter. Pour moi, on est un point de départ de réflexion pour les gens qui nient la réalité de ce sujet ou qui ne se l'imaginent pas parce qu’ils ne l’ont pas vécu. On est une porte d’entrée."
Les Culottées de Pénélope Bagieu en série TV
Les Culottées de Pénélope Bagieu en série TV © Silex Films

Doublé par Cécile de France

Animées par la volonté d’être le plus accessibles et le plus respectueuses possible de leurs sujets, Phuong Mai Nguyen et Charlotte Cambon de Lavalette expliquent avoir fait très attention à ce que racontent les épisodes. Pour celui consacré à Christine Jorgensen, la première femme transgenre, elle ont beaucoup échangé avec Pénélope Bagieu et ont demandé leur avis aux personnes concernées: "Quand on doit résumer en 3 minutes et 30 secondes un parcours de vie difficile - et la transition est quelque chose de très long -, on peut aussi être maladroit dans notre représentation." Charlotte Cambon de Lavalette complète: "Ce qui était difficile, c’est que l'histoire de Christine Jorgensen se déroule à une époque donnée et ne serait pas là même pour les gens qui seraient en train de transitionner aujourd’hui."

Les deux réalisatrices ont également porté une attention toute particulière à la manière dont sont animées les femmes. Lors du casting, elles ont ainsi "demandé aux gens d’animer une danse de Joséphine Baker avec la ceinture de bananes pour [écarter] ceux qui ferait quelque chose de vulgaire", indique Charlotte Cambon de Lavalette. Elle ajoute: "C’est une femme libérée qui aime danser et on voulait voir qui serait en mesure de le faire ressentir cela sans le côté colonialiste, vulgaire et sexualisé. C’était très dur. On les a tous traumatisés".

Les trente épisodes seront livrés à la fin de l’année à France Télévisions, qui les diffusera en 2020. Ils sont intégralement doublés par Cécile de France, qui interprète la voix des personnages et la voix off: "Il nous fallait une comédienne profondément sympathique et porteuse de valeurs, une très bonne comédienne capable de jouer plusieurs rôles", résume Priscilla Bertin. "Elle l’a fait comme lorsqu’elle raconte une histoire le soir à ses enfants. En une prise, elle a fait toutes les voix! On aimerait que dans chaque pays il y ait une femme aux engagements forts qui s’occupe du doublage."

Jérôme Lachasse