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Les YouTubeurs à suivre: Fry3000, l'aventurier des nanars perdus

Alexandre Tardif alias Fry3000 décrypte le cinéma bis et les nanars, ces œuvres sympathiques souvent méprisées qui recèlent de pépites. Rencontre avec un archéologue du 7e Art.

Il aime "ce qui sort de l'ordinaire, ce qui est atypique, bizarre, surprenant". Sur YouTube, mais aussi Facebook et Blogger, Alexandre Tardif alias Fry3000 décrypte le cinéma bis et les nanars, ces œuvres sympathiques souvent méprisées. Dans ses chroniques ou ses interviews, il met à l'honneur des films mal-aimés ou méconnus. Rencontre avec un archéologue du 7e Art.

C'est qui? 

Ancien de l'Ecole Supérieure d'Etudes Cinématographiques devenu monteur vidéo, Alexandre Tardif est un amateur de cinéma bis. Tombé dans la marmite des nanars grâce au site de Nanarland, qui recense les mauvais films sympathiques, il se souvient de son premier contact avec ces œuvres qui "dépassaient les limites de [sa] conception":

"J’ai immédiatement été happé par leurs chroniques, leurs vidéos, qui donnaient à voir un cinéma complètement insensé et dont je n’avais jamais entendu parler jusque-là. J’ai plongé dans le nanar quand j’étais ado, et par extension ça m’a donné goût au cinéma bis et aux séries B qui, bien que leur frontière avec le nanar soit parfois ténue, s’apprécient au 1er degré plutôt qu’au second. Ce sont des films qui présentent des idées ou des situations qu’on ne voit pas dans le cinéma classique, et repoussent les limites, soit de l’inventivité, soit de l’horreur, soit du bon goût, soit, dans le cas des nanars, de l’incompétence." 

Regarder un nanar est une expérience rarement décevante, précise-t-il: "On sait à quoi s’attendre, et [il] divertit d’une façon ou d’une autre; et en voyant un nanar entre amis, si jamais le film n’est pas assez drôle en lui-même, il y a toujours de quoi se marrer en le commentant. Mais ce qui fait que je ne me lasse pas de ce genre de films, c’est qu’encore aujourd’hui, il m'arrive d’être surpris, par des idées complètement dingues, par des erreurs inconcevables... Et parfois c'est juste un titre, une jaquette, un slogan, aperçus sur le net, qui frappent par leur absurdité, et qui suffisent à faire sourire."

C'est quoi?

Avec sa chaîne Fry3000 (en référence à la série Futurama de Matt Groening), Alexandre Tardif "met en avant des curiosités cinématographiques, que ce soit des séries B ou des nanars, en chroniquant des films ou en donnant la parole à ceux qui y ont pris part".

Dès ses débuts, il s'impose des contraintes: "chroniquer des films qui ne seraient sortis en France qu’en VHS" et "ne jamais traiter un film qui aurait déjà été chroniqué par Nanarland". Ces chroniques, réunies sous le titre "Cassettes Mercenaires", sont réalisées avec son ami et collaborateur Théo Puiseux, mais rapidement abandonnées "par manque de temps".

Au fil des mois, le contenu de la chaîne se diversifie, guidé par son envie d'explorer le cinéma insolite. Alors qu'il travaille sur son documentaire consacré à Norbert Moutier, pape du bis français, Alexandre Tardif interviewe Antoine Cervero, maquilleur et créateur d'effets spéciaux de séries Z.

De cette rencontre naît l'envie de consacrer une série de vidéos à ces personnalités touchantes, ces "rêveurs qui ont essayé de concrétiser leur désir de faire du cinéma, du mieux qu’ils pouvaient": "J’ai envie de mettre en avant ces gens-là, car ils ont des histoires captivantes à raconter, et des anecdotes hilarantes", explique-t-il en ajoutant voulant aussi comprendre les choix de mise en scène souvent hasardeux ou étranges de ces nanars.

Fry3000 a aussi une passion pour Cinéman, nanar de Yann Moix dont il a fêté l'anniversaire l'année dernière en organisant des projections dans Paris:

"Je trouve que les histoires de désastres sont beaucoup plus captivantes que celles de réussites. Tout est tellement raté dans cette œuvre que c’est fascinant. C’est aussi un cas rare d’œuvre à gros budget, très médiatisée, réalisée par une personnalité elle aussi très médiatisée et controversée, qui se prend pour un intellectuel et pourtant fait un film absolument nul et essentiellement basé sur de l’humour pipi-caca… Ça rend l’œuvre totalement aberrante, et forcément, encore plus captivante."

Ce qu'il faut voir

Outre sa chronique sur Cinéman, il faut visionner son excellente vidéo consacrée à Jean-Marie Vauclin et Daniel Derval, deux anciennes vedettes de comédies franchouillardes: "La vidéo montre bien la direction récente que je veux donner à la chaîne, et elle met en avant deux types très drôles et extrêmement attachants; je les connaissais à peine jusqu’alors, et je pense que même sans savoir au préalable qui ils sont, on peut regarder la vidéo et en ressortir en les adorant." Cette vidéo permet aussi de découvrir un pan oublié de la comédie française et une manière étonnante de fabriquer des films: 

"Les rouages qui mènent à la création d’une comédie à la Max Pécas ne sont pas très différents de ceux qui font tourner la machine Hollywoodienne; par exemple quand les deux acteurs expliquent la raison cocasse pour laquelle il y avait toujours des scènes de douche dans les films de bidasses, on voit que le contenu des films répondait précisément à des attentes d’un certain public, et c’est exactement le même mode de pensée que n’importe quel blockbuster très formaté d’aujourd’hui."

Il faudra aussi guetter son documentaire Norbert Moutier: le cinéma de B à Z. Alexandre Tardif a découvert à l'adolescence ce réalisateur devenu "une référence pour les amateurs de cinéma de genre, grâce à son fanzine Monster bis [et] à sa boutique spécialisée dans la BD et la VHS". Réalisateur du premier slasher et du premier film de dinosaures en France, Norbert Moutier "tournait des films d’horreur amateurs à tout petit budget, en partie en forêt, en partie dans la cave de sa boutique." 

Passionné de longue date par l'œuvre de Norbert Moutier, Alexandre Tardif a conduit 28 interviews pour les besoins de son film: "J’avais envie de faire connaître un personnage hors-norme, et par ailleurs je savais qu’en faisant un documentaire sur lui, j’allais récolter une tonne d’anecdotes de tournages farfelues." Fry3000 pensait le diffuser sur YouTube, "mais suite au décès de Norbert Moutier (en janvier, NDLR), on m'a contacté pour me proposer de co-produire le documentaire, afin d’essayer d’acquérir les droits des extraits de films, des musiques, et des interviews TV que je voulais utiliser." Il espère le présenter dans des festivals et le sortir en DVD et Blu-ray, "sûrement avec l'aide d’un crowdfunding": 

"Tout ceci est très récent, donc pour le moment c’est encore incertain; la date de sortie dépendra de toutes ces démarches, mais on espère ne pas trop faire attendre les gens, tout en faisant en sorte que le film ait la meilleure exploitation possible. Surtout que je pense que le docu peut parler aux amoureux du cinéma de manière générale, et pas seulement à ceux qui connaissent déjà Norbert Moutier."
Jérôme Lachasse