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Les YouTubeurs à suivre: Alt 236, l'explorateur des ténèbres

Alt 236

Alt 236 - Alt 236

Avec sa chaîne YouTube, et maintenant son livre consacré au manga Berserk, le vidéaste Alt 236 explore les univers imaginaires de la pop culture. Rencontre avec le mage noir de YouTube.

Si vous avez une tête d'épingle ou deux cornes sur le front, vous êtes sans doute une créature démoniaque et sûrement un sujet d’étude pour Alt 236. Sur YouTube, ce vidéaste nommé Quentin Boëton est un "archéologue d'univers fictifs" qui "cherche une entrée vers le labyrinthe de l'Imaginaire."

Monstres, humains métamorphosés et architectures impossibles peuplent son quotidien et sa chaîne YouTube. Il y fédère plus de 120.000 personnes, une communauté soudée avec qui il dialogue beaucoup sur les réseaux sociaux. Au cours de ses voyages, il explore les univers de HR Giger, le papa du Xénomorphe d’Alien, de Kentaro Miura, le créateur de Berserk, ou de Rosinski, le dessinateur de Thorgal.

En parallèle de sa chaîne, où l'on trouve aussi des vidéos d'analyse, des pistes musicales et des fictions, Alt 236 a écrit son premier livre, Berserk - À l'encre des ténèbres (Third Éditions), consacré au célèbre manga. Un titre qui résume parfaitement l'œuvre de Kentaro Miura et son travail de vidéaste. 

C'est qui? 

La meilleure manière de décrire Alt 236 est de le comparer au personnage de Virgile dans la Divine Comédie de Dante. Il est notre guide pour saisir les nuances des œuvres torturées des grands créateurs de l'histoire de l'Art. Avec son "encre des ténèbres", Heroic fantasy, horreur ou science-fiction... son champ d'étude est aussi vaste que l'imaginaire. 

"Le seul point commun à tous les sujets que je traite, c'est la question des 'représentations': comment se créent-elles dans notre inconscient collectif? À quoi font-elles référence? D'ailleurs, tous les thèmes traités sur la chaîne sont riches en images", nous explique-t-il.

Alt 236 est en particulier fasciné par la capacité de l'imaginaire humain à '"inventer et [à] fabriquer autant de choses qui n'existent pas": "Comment un artiste les fabrique-t-elles? Comment résonnent-elles en nous et agissent-elles sur nos vies, sur nos sentiments?" sont des questions qui l’animent au quotidien.

"Plutôt craintif" jusqu'à ses 16 ans, Alt 236 se préservait "le plus possible" de tout ce qui était différent et dérangeant. C'est après une projection de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper qu'il s’est décidé "à faire le grand saut dans l'imaginaire": "Si on passe derrière le dégoût premier que vous provoque un film d'horreur, c'est souvent un passeport pour la créativité, l'imagination et la symbolique", analyse le vidéaste. "Ayant fait les Beaux-Arts, j'ai finalement eu envie d'aborder ces œuvres tant décriées par un certain public un peu snob comme on aborde une œuvre d'art, parce qu'un film, un comic, un jeu vidéo ou un manga sont des œuvres d'art." C'est dans cette optique qu'il a choisi de consacrer un livre à Berserk:

"Un certain académisme voit encore le manga comme quelque chose de secondaire ou de commercial, mais je suis prêt à parier que dans 200 ans on regardera Berserk comme on regarde la chapelle Sixtine. La pop culture d'aujourd'hui n'est rien d'autre que l'art classique de demain. Le Caravage était mal vu à son époque et on lui reprochait de montrer le Christ dans des postures vulgaire et populaires. Personne ne le voit ainsi de nos jours. Pourquoi attendre des siècles pour voir la beauté là où elle est?"

C'est quoi?

Tel Virgile, Alt 236 nous guide avec sa voix grave et chaleureuse lors de notre traversée des Enfers. Si les œuvres qu’il commente doivent toutes avoir "une part d'obscurité et de frisson [ainsi qu'] une part d'interdit et de symbolisme noir", le vidéaste sait que "curieusement les ténèbres sont aussi le lieu idéal pour que la lumière naisse". 

Cette tension, au centre de son travail de vidéaste, est évidemment essentielle pour comprendre Berserk: "le manga a beau être sombre et très dur par moment, c'est aussi une ode à l'art, à l'amitié, à l'amour et à la beauté. Et finalement cette lumière cachée m'intéresse autant que la noirceur d'une œuvre. C'est une façon de montrer que la beauté est partout, et bien souvent là où on ne l'attend pas... " C’est aussi de cette manière que peut se manifester le syndrome de Stendhal, fameuse maladie qui donne son nom à une série de vidéos sur sa chaîne. 

En le suivant sur les réseaux sociaux et sur YouTube, on peut trouver son exploration des ténèbres vertigineuse.

"Plus je creuse cette thématique plus je réalise qu'une vie humaine ne suffirait pas à en faire le tour. C’est fascinant!", dit celui qui tire son pseudonyme du raccourci clavier pour le signe de l'infini.

Il s'intéresse à tout, mais a cependant ses limites, des œuvres que même lui ne peut explorer: "Quand c'est sublimé et que cela apporte de la réflexion ou de l'émotion au lecteur, j'arrive à accepter beaucoup plus de choses. Si le but est seulement de choquer ou de faire du glauque de façon bête et méchante, alors je suis moins intéressé."

Au cours de ses pérégrinations, où il s'est penché sur l’apocalypse selon Bosch et visiter les méga-structures de Tsutomu Nihei (Blame) et les architectures paradoxales de Escher, il a su fédérer une communauté de 126.000 fans (sur YouTube). Celle-ci est si soudée que certains fans imitent son style sur Twitter. D’autres, d'une manière plus classique, lui conseillent des œuvres. Un lien très fort unit désormais le mage noir de YouTube à ses abonnés: 

"Ce lien avec les gens qui me suivent vient, je pense, du fait que je réponds à quasiment tout le monde et que je suis constamment dans la bienveillance. C'est essentiel, la bienveillance. Être condescendant en matière d'art est stupide, comme de croire qu'il existerait du bon art ou du mauvais. J'essaye de parler autant au spécialiste qu'au néophyte, et surtout de montrer que l'art est accessible à tous, que ce n'est pas réservé à une quelconque élite cultivée ou que sais-je. Le plus beau compliment c'est quand quelqu'un me dit que mes vidéos l'a ouvert à l'art et à l'horreur alors que cela ne l'intéressait pas auparavant. Ça me remplit de joie car je suis convaincu que l'art est une des choses les plus belles et utiles que l'humanité puisse expérimenter... "

Ce qu’il faut regarder et lire

Il faut regarder ses vidéos, mais surtout son livre, À l'encre des ténèbres. Un projet de longue date qui lui permet d'évoquer avec érudition Berserk, ce manga de Kentaro Miura qui le fascine depuis tant d'années (sa vidéo sur le sujet reste son plus gros succès, avec 502.167 vues): 

"Je me souviens très bien du choc visuel et émotif [quand j’ai découvert Berserk]. J'avais une image du manga très réductrice (je n'en voyais que les clichés et je manquais de culture) et avec Berserk j'ai réalisé que j'étais idiot de pas avoir plongé plus tôt dans ce merveilleux univers. C'était violent et magnifique, rempli de dilemmes moraux et de péripéties haletantes. Il y a tout dans ce manga, tout ce que vous pouvez fantasmer d'une fresque épique et sombre. J'ai été soufflé dès ma première lecture."
Berserk par Alt 236
Berserk par Alt 236 © Third Editions

Kentaro Miura a truffé son récit de références à l'histoire de l'art. Alt 236 a passé des heures et des heures a analyser chaque recoin de chaque case pour y découvrir des symboliques cachées. Celles-ci sont autant de clefs de lecture pour comprendre la profondeur de Berserk, œuvre en 40 volumes qui depuis trente ans raconte le chemin de croix de Guts dans un univers sordide ressemblant à notre Moyen-Âge: 

"Comme je suis fasciné par la symbolique, beaucoup de choses m'ont sauté aux yeux car Miura est fan d'art européen et il adore piocher un peu partout pour fabriquer sa propre œuvre."

Pour dénicher ces références secrètes, il a décortiqué les photos représentant la bibliothèque de Miura pour y trouver ses sources d'inspiration. Un travail fastidieux qui lui a permis de mieux le comprendre: "Je ne fus pas surpris de trouver des livres de HR Giger, de Gustave Doré voire même des ouvrages historiques plus obscurs. Je voulais rentrer dans son cerveau artistique et comprendre d'où venaient toutes ses influences."

Un travail d'analyse des signes et un goût pour la narration qui le poursuivent jusque dans son quotidien. Même lorsqu'il part en vacances dans le Gévaudan, l'étrange le poursuit, comme témoigne ce thread sur Twitter. 

Jérôme Lachasse