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Pourquoi "Le Tombeau des Lucioles" nous émeut-il tant?

Le Tombeau des Lucioles

Le Tombeau des Lucioles - Studio Ghibli

Le chef d’œuvre d'Isao Takahata, sur le destin tragique de deux enfants pendant la guerre de 39-45, est souvent considéré comme le film le plus triste de tous les temps. Un spécialiste du cinéma d’animation se penche sur cette question épineuse.

Il y a un malentendu sur Le Tombeau des Lucioles (1988), le cinquième film réalisé par Isao Takahata. Ce chef d'œuvre du cinéma d’animation, qui raconte le destin tragique de Setsuko et Seita, deux enfants livrés à eux-mêmes durant l'été 1945 au Japon, est souvent considéré comme le film le plus triste de tous les temps.

Pourtant, le but d'Isao Takahata n'était pas d'émouvoir son public. Ce réalisateur à la "philosophie éthique assez rigoureuse" estimait même que les larmes des spectateurs avaient brouillé son véritable message, raconte le spécialiste de l’animation Alex Dudok de Wit dans Grave of the Fireflies (Bloomsbury Publishing PLC), un nouveau livre consacré à la genèse du film. "Cela ne veut pas dire qu’il a raison, et que les autres ont tort. Il acceptait que sa vision du film tranche avec celle de la majorité du public", précise-t-il encore.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Takahata ne voyait pas non plus Le Tombeau des Lucioles comme un film anti-guerre, malgré son évidente dimension pacifiste et sa dénonciation des horreurs de la guerre, analyse encore le journaliste. Lorsque Le Tombeau des Lucioles sort dans les salles japonaises, il est pourtant avec Gen d'Hiroshima (1983) l’un des premiers films d’animation de l’histoire de l’archipel à oser aborder frontalement la Seconde Guerre mondiale.

"Dans tous ses films, il y avait toujours un côté socio-politique, voire polémique", analyse Alex Dudok de Wit. "Il y a aujourd’hui cette idée reçue que le Japon traite de n’importe quel sujet en animation, qu’il y a beaucoup plus de polyvalence qu’en Europe et aux Etats-Unis. À l’époque, l’animation y était encore vue comme un médium pour les enfants. C’était donc assez radical de faire un film sur ce sujet, et de le commencer avec la mort d’un enfant."

Une allégorie du Japon capitaliste

Situé dans le passé, Le Tombeau des Lucioles parle avant tout du présent. L’histoire des orphelins Setsuko et Seita, qui se réfugient dans un abri désaffecté pour échapper à leur tante méprisante qu’ils ne supportent plus, était pour Takahata la métaphore des dérives de la société contemporaine.

"Il voulait mettre l’accent sur les complexités de la société et du comportement des gens. Il espérait ainsi permettre aux gens d’évoluer, afin de bâtir une meilleure société", confirme le spécialiste. "Dans le cas du Tombeau des Lucioles, il voyait dans l’histoire de Setsuko et surtout de Seita le cas d’un garçon qui renonce à la société, car il estime qu’il peut vivre sans elle. Takahata voyait Seita comme quelqu’un de tourné sur lui-même."

Le film est conçu dans les années 1980, à une époque où le Japon était la deuxième puissance économique du monde. Quarante ans après la guerre, l’archipel avait retrouvé sa puissance et développé un capitalisme qui semblait à toute épreuve. Un néo-libéralisme que Takahata, en tant qu'ex-vice président du syndicat des animateurs de la Toei, voyait d’un mauvais œil, commente Alex Dudok de Wit:

"Il estimait que le pays avait tant changé au cours des quarante dernières années que certaines traditions avaient disparu, que les gens étaient trop focalisés sur les profits, et non sur le bien-être. Il craignait que ce qui avait uni les Japonais avant la guerre ne disparaisse. Dans Le Tombeau des Lucioles, il pensait que la décision de Seita de privilégier son petit confort personnel tout en refusant de réfléchir au long terme reflétait les agissements de ses contemporains dans les années 1980."

"Takahata voulait que les spectateurs perçoivent ce commentaire et qu’ils se penchent sur leur rôle dans la société, et sur ce que devrait être leurs valeurs", poursuit le spécialiste. "Ce que nous dit Takahata, c’est qu’en tant que société, il faut parfois accepter les comportements souvent difficiles des autres. Si Seita avait pensé au long terme, il l’aurait su. Il aurait su que vivre seul dans une grotte l’empêcherait d’avoir de quoi se nourrir, de quoi boire, et qu’il ne pourrait pas survivre très longtemps. Mais il ne pense pas du tout comme ça, il pense avant tout à son bonheur immédiat."

Le film le plus triste au monde?

Si le film est un pamphlet anticapitaliste, pourquoi nous émeut-il autant? Tout repose sans doute sur les fameux bonbons, que Setsuko suce pendant le film, estime Alex Dudok de Wit: "Ils viennent nous rappeler le fait que c’est une gamine, qu’elle n’a que quatre ou cinq ans. On comprend qu’ils vont mourir de faim. Les bonbons deviennent le symbole de la nourriture dont ils ont besoin."

Lorsque la boîte est vide, Seita la remplit d’eau, puis il la secoue pour en tirer un dernier goût sucré. "C’est le symbole des derniers jours de bonheur qu’ils ont pu tirer de leur existence en se retirant dans cette grotte", indique-t-il. "Les bonbons, c’est aussi une des rares choses dans le film à avoir une couleur vive. C’est un film très brun. C’est très frappant. On ne voit qu’eux dans le film. C’est une invention de Takahata. Ce n’est pas développé dans le roman d'Akiyuki Nosaka dont est tiré le film."

Est-il possible de revoir ce film malgré sa puissance dévastatrice? "Au départ de ce projet, j’avais une crainte: qu'à force de regarder le film, il allait perdre de sa puissance, et que je ne pleurerais plus. Au contraire. J’ai continué à pleurer tout au long de ce projet, à chaque fois que je regardais le film. Le film a même pris encore plus de force pour moi. J’ai commencé à davantage comprendre le personnage de Seita, qui est très complexe."

Et le spécialiste de conclure: "Je crois que si on parle tout le temps de la force émotionnelle du Tombeau des Lucioles, c’est aussi parce que c’est un film d’animation. Les gens ne s’attendent pas à ça en animation. Oui, il y a la mort de la mère de Bambi. Oui, il y a l’histoire du couple dans Là-haut, mais ce sont des cas isolés. On voit partout dans l’actualité des images de guerre, et on a pu être désensibilisé. En animation, c’est quelque chose de nouveau, d'assez inattendu. C’est pour cette raison que l’on dit souvent que c’est le film le plus triste au monde."

Grave of the Fireflies, Alex Dudok de Wit, Bloomsbury Publishing PLC, 104 pages, 14,54 euros (disponible uniquement en anglais pour le moment).

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV