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Les Confins du monde: Gaspard Ulliel dans un Apocalypse Now français

Gaspard Ulliel dans Les Confins du monde

Gaspard Ulliel dans Les Confins du monde - Ad Vitam

L'acteur est à l'affiche des Confins du monde, un drame sur la guerre d'Indochine présenté lors du dernier Festival de Cannes.

Quatre mois après avoir participé à la Révolution française dans Un peuple et son roi, Gaspard Ulliel revient ce mercredi 5 décembre sur les écrans avec Les Confins du monde, âpre évocation de la guerre d'Indochine en 1945. Il incarne Robert Tassen, un soldat qui se rend au cœur des ténèbres pour retrouver un lieutenant d’Ho Chi Minh responsable du massacre de son frère. Comme dans Apocalypse Now, le périple le conduit au bord de la folie.

Ce n'est pas la première fois que l’acteur césarisé pour Juste la fin du monde joue sur les confins du monde. S’il était familier de la région après avoir tourné au Cambodge, il y a dix ans, Le Barrage contre le Pacifique, une adaptation de Marguerite Duras, rien ne l’avait pourtant préparé aux rudes conditions du tournage, qui l'ont aidé à se glisser plus facilement dans la peau de son personnage:

"Dans Le Barrage, il n’y avait pas vraiment de scènes de jungle. Là, il s’y enfonce assez profondément. Il y a quelque chose de très fort, de prégnant, d'étouffant, de métaphorique, qu’il n’y avait pas dans Le Barrage", analyse le comédien. "En terme de climat, on a été sans cesse confronté à de joyeuses surprises: je ne m’attendais pas à retrouver cette brume épaisse qui habite le film à de nombreux moments. C’était quand même nettement plus intense."

"Un mélange de tristesse et d’exaltation"

Contrairement aux conflits mondiaux, les guerres de décolonisation ont été peu abordées par le cinéma français. Pour l'Indochine, le modèle reste La 317e Section de Pierre Schoendoerffer, qui a filmé le conflit de 1952 à la défaite de Diện Biên Phu en 1954. Sur place, il a rencontré Raoul Coutard, alors reporter, qui deviendra son chef opérateur attitré et celui de la Nouvelle Vague (Truffaut et Godard feront notamment appel à lui).

C’est Raoul Coutard qui a "guidé" Guillaume Nicloux dans l’écriture des Confins du monde: "Il a travaillé sur plus de trois de mes films. J’allais beaucoup chez lui et, inlassablement, il revenait sur cette période, comme une litanie. Il avait laissé beaucoup de choses là-bas. Il y avait une grande nostalgie et un mélange de tristesse et d’exaltation. Ses récits ont nourri énormément la façon dont j’ai fantasmé cette période."

Les Confins du monde est une expérience sensorielle - et ne vise pas à être une reconstitution historique précise, bien que son propos soit profondément anticolonialiste. "Cela ne m’intéresse pas. Il n’y pas de reconstitution historique, mais un point de vue. On réinvente un monde et on essaye d'y placer le spectateur, de diffuser le maximum d’intensité, d’émotion. La vérité historique, c’est vous qui vous la forgez. C’est vous qui décidez de croire à cette version plutôt qu’à une autre."

Des têtes, des cadavres et une sangsue dans un pénis 

C'est cette "promesse de cinéma" qui a séduit Gaspard Ulliel, en plus du personnage de Robert Tassen, un rôle mystérieux comme il les aime: "Il est important pour un acteur de connaître ses limites, même si je n’aime pas beaucoup ce mot, d’être conscient des rôles qui vous sont le plus adapté. C’est un peu réducteur de fonctionner ainsi, mais plus j’avance et plus je me rends compte que je suis plus prédisposé à certains rôles. Ce qui explique une forme de continuité, de similitude dans les personnages que j’incarne."

Gaspard Ulliel dans Les Confins du monde
Gaspard Ulliel dans Les Confins du monde © Ad Vitam

Des têtes décapitées, des cadavres et même une sangsue dans un pénis: Les Confins du monde met en scène sans sourciller la cruauté de la guerre. De quoi rappeler à Gaspard Ulliel le bon souvenir de Hannibal Lecter, le célèbre cannibale qu'il a incarné en 2007. "Le premier jour où je suis arrivé au Vietnam, je suis arrivé dans cette pièce où il y avait un tas de têtes et de sexes posés les uns à côté des autres sur une table. C’était une vision assez saisissante", se souvient-il. Ces images s'impriment dans la rétine du spectateur. Un effet créé par de longs plans statiques. 

"Il faudrait être idiot pour trouver un bénéfice à la colonisation"

Les Confins du monde a été filmé au Vietnam, qui vient de rouvrir ses portes aux tournages. "On a démarré les repérages au Cambodge, pendant deux ans, sans trouver réellement [le lieu idéal pour tourner]. Dès l’écriture, j’ai commencé à faire un premier voyage. Je voulais aussi voir à quoi ressemblait ce que j’avais en tête", raconte Guillaume Nicloux. Il a finalement choisi le Vietnam pour se "confronter au Vietnam, aux personnes dont les parents, dont les grands-parents, avaient vécu cette période." Il complète: 

"Je trouvais normal et rassurant que cette hostilité à l’égard de l’armée française ait été conservée. Le film est profondément anticolonialiste, mais il ne s’affiche pas comme un objet anticolonialiste dans la mesure où je trouverais assez superflu de prétendre à ce qu’il le soit, parce qu’aujourd’hui il faudrait être idiot pour trouver un bénéfice, quelque chose de valorisant, à la colonisation. On voit bien les ravages. Le but était de les insuffler dans le film à travers quelques rares dialogues." 

Le film s'ouvre sur un regard caméra de Gaspard Ulliel qui interpelle le spectateur, le place dans une situation inconfortable, et révèle, en filigrane, la difficulté d'évoquer les guerres de décolonisation. La forme du film, qui multiplie les silences, les séquences brumeuses et les écrans noirs entre chaque scène, exprime le malaise lié à cette période historique encore trop peu étudiée aujourd'hui à l'école. Après Les Confins du monde, le réalisateur et l'acteur se sont retrouvés pour faire bouger une nouvelle fois les lignes. Rendez-vous en 2019 sur Arte, qui diffusera leur mini-série, annoncée comme "une histoire d’amour avec un alibi fantastique". 

Jérôme Lachasse