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"Je pensais que Notre-Dame allait mourir": Valérie Donzelli a tourné son dernier film avant l'incendie de la cathédrale

La réalisatrice sort Notre Dame, une comédie où la cathédrale apparaît pour la dernière fois intacte. Elle raconte comment elle a vécu cet événement historique, ce qui a changé dans la capitale en dix ans et comment son film a incité Anne Hidalgo à lutter contre la précarité.

Notre Dame de Valérie Donzelli est un film historique, le dernier où la cathédrale apparaît intacte avant l’incendie ravageur d’avril dernier. La réalisatrice de La Guerre est déclarée y a posé ses caméras pour filmer une comédie burlesque et poétique dont elle a le secret.

La cinéaste incarne une architecte, Maud Crayon, qui se retrouve par hasard responsable du chantier de rénovation du parvis de Notre-Dame. Son projet, atypique, séduit la Mairie de Paris, mais ne va pas se dérouler comme prévu. Au fil des discussions d'aménagement, la structure prend la forme d’un phallus géant, provoquant une immense polémique.

"Donner de l’espoir"

Après plusieurs récits à vocation universelle et intemporelle (Main dans la Main), Valérie Donzelli a voulu faire écho à l’actualité récente, des débats sur l’art contemporain aux attentats du 7-Janvier en passant par la montée de la précarité et de la pauvreté. Elle met en scène une ville aux saisons détraquées et aux habitants vivant dans l’angoisse d’être giflés à tout moment dans la rue. Un Paris pas si éloigné de la réalité, nous raconte-t-elle. 

Son film, en réaction à une période qu’elle voit devenir de plus en plus sombre, porte cependant un message optimiste et bienveillant: "J’ai peut-être un rapport un peu naïf au monde. J’essaye d’aller vers quelque chose de plus joyeux, ça donne de l’espoir", explique-t-elle.

À l’occasion de la sortie, mercredi 18 décembre, de Notre Dame, Valérie Donzelli, raconte à BFMTV ce qui a changé à Paris en dix ans, comment Anne Hidalgo a été influencée par son film pour lutter contre la précarité et comment elle a vécu l’incendie de Notre-Dame. 

Pierre Deladonchamps et Valérie Donzelli dans Notre Dame
Pierre Deladonchamps et Valérie Donzelli dans Notre Dame © Copyright Scope Pictures - Les Films de Françoise

C’est la première fois qu’un de vos films parle autant du monde contemporain. Jusqu’à présent, vous aviez préservé une certaine intemporalité...

Une des volontés du film était de montrer le basculement progressif et en même temps très rapide de ces cinq dernières années. Depuis 2015, la vie a complètement changé. Les gens ont eu peur. On a vécu dans une espèce d’angoisse que les attentats recommencent. On nous a fouillés nos sacs dans les magasins. On s’est habitués, mais quand c’est arrivé on a été complètement choqués. Puis il y a eu l’ubérisation du travail, la montée en flèche des loyers, les migrants… La vie s’était endurcie. Dans La Reine des Pommes, je montrais un personnage largué dans une ville plutôt douce. Dix ans plus tard, Notre Dame raconte l’histoire d’une femme qui a peur de sombrer et doit tenir coûte que coûte.

Malgré tout, Notre Dame reste très poétique et burlesque...

Je crois que le cinéma peut avoir cette fonction, comme la littérature. Ce sont des endroits où on peut heureusement respirer un air un peu plus pur. Je trouve que la vie et la société sont devenues très dures. 

C’est devenu plus difficile de créer?

Ce n’est pas la création qui est dure. La création nécessite juste de l’envie, de l’imagination. Mais c’est vrai que c’est plus dur de convaincre des gens pour faire des films. C’est un peu ce que raconte Notre Dame.

On sent, dans Notre Dame, une volonté de retrouver la simplicité de vos débuts.

Oui, complètement. C’est aussi un mélange de tous mes films - excepté Marguerite et Julien, qui est assumé comme une tragédie. Avec Notre Dame, j’ai voulu m’autoriser toutes les loufoqueries. C’est ce que j’avais fait dans Que d’amour, un téléfilm d’Arte où j’étais très désinhibée. Je n’avais un peu rien à perdre, parce que j’avais déjà tout perdu [Valérie Donzelli fait ici référence à l’échec critique et commercial de Marguerite et Julien, NDLR]. Il y avait une forme d’insouciance qui était plutôt chouette. J’avais besoin de filmer de nouvelles têtes, de respirer moi aussi un air différent, de passer à autre chose [jusqu’à présent, elle dirigeait dans tous ses films son ex-compagnon Jérémie Elkaïm, NDLR]. Cela a été très régénérant de pouvoir trouver des partenaires de jeu aussi complices.

Vous filmez Paris depuis une dizaine d’années. Qu’est-ce qui a changé depuis La Reine des Pommes, votre premier film sorti en 2009? 

Ce qui a changé, c’est la pauvreté. Elle s’est amplifiée. Les gens qui dorment dans la rue était un phénomène encore rare au moment de La Reine des Pommes. Maintenant, c’est quotidien. Il y a des jeunes, des vieux, des migrants, des familles… C’est délirant, le nombre de personnes différentes qui dorment dehors. C’est une des choses qui a le plus changé, avec l’agressivité. 

Votre scénario a inspiré Anne Hidalgo pour trouver une solution...

J’ai rencontré Anne Hidalgo pour visiter l’Hôtel de ville et lui exposer mon projet d’y tourner éventuellement des scènes de Notre Dame. Elle nous a montré les appartements de fonction de Jacques Chirac, en nous disant qu’il y avait 1.500 mètres carrés. En rentrant, je me suis dit que ce serait marrant que, dans le film, la maire de Paris ouvre ses appartements de fonction pour les femmes et les enfants réfugiés. Je l’ai ajouté au scénario. Après l’avoir lu, Anne Hidalgo a décidé de le faire. Ils sont encore logés en ce moment.

La maire de votre film fait l’objet de vives critiques comme Anne Hidalgo. A-t-elle été une inspiration?

C’est le lot de toute femme qui se retrouve à faire des choses un peu ambitieuses. Les femmes sont très facilement critiquées, je trouve. Je ne me suis pas tellement inspirée d’Anne Hidalgo, mais de moi. C’est un personnage qui a un goût fantasque, une forme d’optimisme et en même temps elle est très coincée dans un jeu politique qu’elle ne peut pas maîtriser et qui est plus fort qu’elle. C’est un personnage que j’aime énormément.

Notre Dame est rythmé par des bulletins radio catastrophistes. 

J’écoute beaucoup la radio et il y a eu toute une période où elle n’annonçait que des horreurs: le scandale des couches, les moines tibétains diabétiques, les catastrophes écologiques… On a traversé une époque où les informations étaient dramatiques. Ça m’amusait que le monde soit totalement chaotique. C’était aussi pour montrer un monde déréglé dans sa chair: il se met à faire chaud au mois de décembre, à faire froid au mois de mai. On ne sait plus où donner de la tête. Cela atteint le moral des gens de ne plus avoir de repère.

C’est pour cette raison que dans Notre Dame les passants vivent dans l’angoisse de se faire gifler par des inconnus?

Ça vient d’un épisode que j’ai vécu, mais pas du tout de cette façon-là. Cela symbolise bien le burlesque de la situation où les gens sont complètement perdus, complètement à cran. C’est comme une décharge. Ils ont besoin de lâcher leurs pulsions.

Vous étiez en plein montage de Notre Dame pendant l’incendie. Vous y êtes allée à vélo pour assister à ce moment historique. 

C’était apocalyptique. Je me suis retrouvée dans la foule. Les gens pleuraient. Les flammes étaient gigantesques. Je pensais qu’on n’allait jamais réussir à éteindre ce feu, que Notre-Dame allait mourir. Ça m’a tellement angoissée que je n’ai pas pu regarder toute la nuit. Je suis partie au bout de 30 minutes et je suis rentrée chez moi, où j’ai suivi le reste à la télévision. J’ai pu aller me coucher quand j’ai su que le feu était maîtrisé. C’est très angoissant comme sensation. À cette époque, on n’avait pas terminé le film. On était un peu inquiet.

Pour le film?

Ah oui! On ne savait pas du tout ce qui allait se passer. Les trois jours qui ont suivi étaient très anxiogènes. Le film n’est pas un hommage à Notre-Dame, mais une comédie burlesque où on s’en moque un peu. C’était compliqué. Il fallait que les gens aient fait leur deuil, qu’ils ne nous en veuillent pas. Ça aurait pu très mal se passer. C’était très bizarre. 

Vous appréhendez les réactions que peut susciter la maquette du parvis de Notre-Dame qui devient un phallus géant?

Non, je ne crois pas. Les gens voient bien que c’est drôle. C’était pour montrer que le projet allait se déformer pour faire de la polémique. Il fallait que ce soit obscène. Il y a eu plein d’histoires comme ça, comme le plug place Vendôme… C’est un grand classique. Parmi les projets que les gens ont commencé à envoyer pour restaurer la flèche, il y en avait un qui était très phallique. C’était super drôle.
Jérôme Lachasse