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Gérard Oury vu par sa fille, Danièle Thompson: "C'était un avaleur de cinéma"

Gérard Oury et Louis de Funès en 1973 après le succès de Rabbi Jacob.

Gérard Oury et Louis de Funès en 1973 après le succès de Rabbi Jacob. - AFP

Danièle Thompson, fille et scénariste du réalisateur de La Grande Vadrouille et des Aventures de Rabbi Jacob, raconte la vie de Gérard Oury à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Gérard Oury, le célèbre réalisateur du Corniaud, de La Grande Vadrouille et des Aventures de Rabbi Jacob, aurait eu 100 ans en 2019. Sa fille Danièle Thompson, scénariste de nombreux de ses succès, raconte dans un livre, Gérard Oury - Mon père, l'as des as (en collaboration avec Jean-Pierre Lavoignat, ed. La Martnière), la vie de l’un des réalisateurs les plus connus et les plus acclamés du cinéma français. La réalisatrice revient pour BFMTV.com sur le parcours et l’héritage comique de son père. Elle évoque le génie comique de Louis de Funès, ainsi que sa rencontre avec Alfonso Cuarón, qui cite La Grande Vadrouille dans son film oscarisé Roma.

Gérard Oury est l'un des réalisateurs de comédie les plus connus et les plus acclamés du cinéma français. Pourtant il n’a tourné sa première scène comique qu’à l’âge de 41 ans. Comment expliquer cet intérêt tardif pour la comédie?

C’est arrivé tard dans sa vie, mais pas tard dans sa carrière de metteur en scène. Il a été principalement comédien et a commencé la mise en scène assez tard. Son premier film date de 1960. Il a fait trois films avant le fameux Corniaud. Cette découverte [avec la comédie] a lieu grâce à une scène très drôle avec Louis de Funès dans Le Crime ne paie pas, un film à sketches composé de quatre histoires de meurtres. Gérard l’avait manifestement bien dirigé et de Funès, qui n’était pas encore la star qu’il est devenu et le connaissait depuis longtemps, lui a dit qu’il était doué. La découverte de ses atomes crochus lui a donné envie de se lancer dans cette histoire du Corniaud qui a évidemment changé sa vie.

Avant Le Corniaud, Oury avait surtout réalisé des polars. D’où lui vient son goût pour la comédie? Quels étaient ses modèles?

Du cinéma de son enfance. Il est né en 1919 et il a été bercé toute son enfance par Charlie Chaplin, Buster Keaton, W.C. Fields… tout ce cinéma américain qu’il adorait. Il a toujours eu cette passion pour les comédies. C’était un grand admirateur de Chaplin. Il voyait aussi les films de Jerry Lewis. C’était un avaleur de cinéma. Ce n’était pas un but pour lui, c’était plutôt une découverte, ce don qu’il a eu [pour la comédie]. Il l’a vraiment découvert grâce à cette scène avec de Funès. Lui-même n’avait joué que des personnages très noirs, parfois très méchants. En tant que comédien, je ne pense qu’il aurait été très doué pour jouer la comédie.

Avec Le Corniaud, il voulait faire un film comique d’un nouveau genre et il s’est entouré de collaborateurs connus pour leur travail sur des films plus dramatiques.

C’était avant tout par souci esthétique. Il ne voulait pas juste faire des comédies comme la plupart de celles qui sortaient au cinéma à l’époque: des films très souvent réussis, mais aussi très souvent bâclés, notamment au niveau de l’image. C’était très rare à l’époque, en France, de faire une comédie en couleur. On voulait juste faire rire et lui voulait faire plus que ça: il voulait que ses films soient beaux, qu’ils soient un plaisir esthétique. Je pense que c’est pour cette raison qu’ils ont toujours autant de succès aujourd’hui.

Est-il vrai qu’un projet de remake du Corniaud avec Benoît Poelvoorde et Jamel Debbouze intitulé On a encore volé le Youcouncoun a failli voir le jour?

C’était une idée de Thomas Langmann. C’était vraiment un embryon d’idée, puis ça ne s’est pas fait. Je pense que ça ne se fera jamais. J’ai été contactée plein de fois pour des suites ou des remakes, mais ça a toujours été quelque chose qu’on n’a pas encouragé.

Vous écrivez dans votre livre que Gérard Oury a quasiment révélé de Funès à lui-même en lui donnant "un matériau à la hauteur de son talent et de sa démesure".

Il y a eu une grande année de Funès lorsqu’il a tourné à la suite Le Corniaud, le premier Gendarme et Fantômas. Ça a été une véritable explosion alors que Bourvil était déjà une très grande star de la comédie, de la chanson et du théâtre. Louis avait une carrière beaucoup plus obscure. Il avait travaillé énormément. Il avait fait une dizaine de films avant: on le voit faire des apparitions d’une minute. Tout d’un coup, à 40 ans, il y a eu une explosion. On lui a confié des premiers rôles. Je pense que Le Corniaud a été un immense tournant dans sa vie.

Vous avez eu l’idée d’appeler Pivert le personnage joué par Louis de Funès dans Rabbi Jacob en imaginant les gags burlesques qu’il pourrait faire. C’est comme ça que l’on écrit pour un tel génie comique?

On entendait sa voix quand on écrivait. On n’imaginait pas ce qui s’avérerait être la réalité plus tard, parce que c’était le mystère de ce qui se passe sur un plateau, mais on était très habité par sa gestuelle, par son don de transcender les dialogues et les situations et de les rendre encore plus drôles. C’est une grande force dans l’écriture quand on sait que l’on a un outil pareil pour véhiculer ce qu’on écrit. C’est une grande source d’inspiration. Un rôle que l’on écrit pour de Funès ne peut pas être détaché de ce que l’on sait de lui.

Gérard Oury a travaillé avec plusieurs générations d’humoristes: Bourvil et Louis de Funès, puis Pierre Richard, Coluche, Michel Boujenah, le Splendid…

Il allait voir les spectacles de Valérie Lemercier, de jeunes humoristes. Il a découvert très tôt Michel Boujenah dans ses spectacles. Il aimait rire et il était toujours à l'affût d’un matériau pour les films qu’il avait envie d’écrire.

Un extrait de La Grande Vadrouille apparaît dans Roma d’Alfonso Cuaron, qui a reçu l’Oscar du meilleur film étranger cette année.

[Alfonso Cuarón] a vu et revu ce film quand il était enfant au Mexique. Il m’a demandé il y a deux ans l’autorisation d’utiliser un extrait - ce que je ne donne pratiquement jamais. Cuarón, ça me plaisait bien. Il y a des demandes, mais en général je dis non. Je pense qu’il aurait dit non, qu’il aurait préféré garder ses films pour son public. C’est aussi un peu dangereux l’idée de retrouver des images dans un film qui ne vous plaît pas, par exemple. On ne peut jamais savoir cela à l’avance, sauf avec Cuarón! Ce que je trouve formidable dans son film, c’est que La Grande Vadrouille intervient dans une scène incroyablement dramatique, lorsque la jeune femme est abandonnée enceinte.

La revue Transfuge a vivement critiqué l’exposition Louis de Funès qu’il y aura en 2020 à la Cinémathèque. Qu’avez-vous ressenti en découvrant cet article?

Franchement, c’est lamentable et c’est bête. Ça m’a fait ni chaud ni froid. C’est un tel mépris pour une forme de cinéma qui est noble... Si on n'y voit que quelque chose de médiocre, je crois que la médiocrité vient de ceux qui le voient comme ça.

Une des dernières choses qu’il vous a dites est “si c’est une folie, fais-le.” C’était une des caractéristiques de son cinéma?

C’est amusant qu’il ait appelé son film La Folie des Grandeurs, d’ailleurs. C’était quelqu’un de très flamboyant. C’est vrai qu’il avait un peu la folie des grandeurs.

Danièle Thompson donnera une masterclass dimanche 5 mai à 11h au MK2 Bibliothèque à Paris. 

Jérôme Lachasse