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Christian Clavier: "Je ne suis pas sûr qu’on arriverait à monter aujourd'hui Le Père Noël est une ordure"

Christian Clavier dans Ibiza, au cinéma le 3 juillet.

Christian Clavier dans Ibiza, au cinéma le 3 juillet. - Copyright Laetitia Montalembert - Gaumont – Mandarin Production – Kallouche Cinéma

À l’affiche de la comédie Ibiza, au cinéma le 3 juillet, Christian Clavier revient sur sa carrière, du Père Noël est une ordure au Bon Dieu 2, et nous expose sa conception de l’humour.

Année chargée pour Christian Clavier. Après Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu? et Convoi exceptionnel, et en attendant Rendez-vous chez les Malawas en décembre, l’acteur est à l’affiche ce mercredi 3 juillet d’Ibiza, une comédie d’Arnaud Lemort avec Mathilde Seigner et JoeyStarr. Il y joue un podologue contraint de suivre sa belle-famille à Ibiza, où il découvre un mode de vie aux antipodes du sien. À l'occasion de la sortie d'Ibiza, le comédien revient sur sa carrière.

Christian Clavier s’épanche peu sur le passé. Sur ses échecs comme sur ses réussites. Quand il évoque ses souvenirs, du Père Noël est une ordure, de la série Napoléon ou de sa collaboration avec Gérard Oury, c’est pour mieux rebondir et revenir sur ses projets actuels, pour mieux expliquer comment il compte faire rire ses fans qui dépassent désormais les frontières françaises. Même sur les rôles à contre-emploi qui émaillent sa filmographie, il botte en touche, préférant garder le secret de ces rares incursions dans un registre plus sobre que celui qu’on lui connaît.

Que ce soit dans Le Bon Dieu 2, dans Convoi exceptionnel ou dans Ibiza, vos rôles récents sont des types assez odieux face à des situations qui les remettent en question.

Je ne crois pas du tout que ce soit des personnages odieux. C’est votre point de vue. Dans la comédie, on joue des personnages qui ont des défauts. Qui n’en a pas? Je trouve que c’est très caricatural, très réducteur de parler de personnages odieux. Dans toutes les comédies italiennes qui m’ont beaucoup impressionné quand j’étais jeune, tous les personnages étaient bourrés de défauts: parfois odieux, parfois pas… mais toujours dans la situation. C’est toujours la situation qui prime. La situation du Bon Dieu est un homme qui veut faire le maximum pour sa famille, pour ses filles, qui y arrive - ou pas - maladroitement avec ses défauts et ses impossibilités. Le [film de Bertrand] Blier, c’est complètement autre chose: c’est des gens qui se demandent s’ils ont eu le moindre contrôle sur leur existence. C’est une réflexion presque poétique. Ibiza, ce sont ces couples recomposés. Arnaud Lemort fait toujours des films sur ce qu’il vit. Il adore la drôlerie: prendre quelqu’un comme moi et le mettre face à JoeyStarr ou à Ibiza, ça fonctionne. Ce sont des déclinaisons d’un certain type de personnages avec la personnalité que les auteurs me voient. 

Dans Ibiza, tout ce que votre personnage tente se retourne contre lui: on sent une jouissance chez vous à jouer le souffre-douleur.

J’aime bien les situations. J’ai vraiment été formé pour jouer les situations, le sens des situations, sans beaucoup me préoccuper des répliques que je dis évidemment comme il faut, mais je n’ai jamais aimé la punchline. Je n’aime pas le mot d’auteur. Les bonnes répliques, comme disait Feydeau, ne viennent que quand elles soulignent les situations. Le mot d’auteur plaqué qui n’est pas en rapport sincère avec la situation n’est généralement pas bien bon. 

Vous dites que vous ne vous préoccupez pas des répliques, mais vous avez pourtant une capacité à rendre comique les phrases les plus banales. 

Oui, parce que je vis la situation. C’est elle qui me fait dire les répliques. Je travaille beaucoup avant, donc j’improvise énormément, mais à l’intérieur du personnage, parce que je suis le personnage - je ne le joue pas. Il vient ce qui vient dans les situations: il y a ce qui est écrit et ce que l’on peut mettre en plus.

C’est pour cette raison que les journalistes sont souvent troublés par vos rôles et vous confondent avec eux.

Ils pensent que je suis Claude Verneuil, c’est ça? C’est un compliment. Si vous me voyiez jouer, ce serait moins bon. La distanciation, je n’y crois pas du tout. Vous pensez que quand Serrault jouait, il était le personnage de Garde à vue ou Alban de La Cage aux folles? Et pourtant on en avait l’impression... Ce sont eux mes maîtres. 

Dans Ibiza, vous avez une manière très précise de dire une phrase comme 'C’est hallucinant' en accentuant chaque lettre ou vous poussez beaucoup de petits cris aigus, ce qui est très caractéristique de votre personnage à l’écran.

Je dirais que c’est le principe de ce que les Anglais appellent fish out of the water. Il n’est pas dans son élément. C’était le principe, merveilleux, du premier film où on m’a confié un rôle important: Je vais craquer, tiré de La Course du Rat, la BD de [Gérard] Lauzier. Les rats ont une intelligence diabolique et sont indestructibles sauf quand on les met en dehors de leur milieu. Ça a été une vraie rencontre et [un concept] qui est un classique de la comédie mondiale, mais qui m’a bien défini. 

Comme chez Lauzier, vos rôles depuis quelques années parlent essentiellement de ça: vous jouez une satire des baby-boomers perdus dans la société actuelle…

Qui leur échappe… Oui, bien sûr. Lauzier, c’était génial. Son dessin, ce qu’il faisait… Il manque beaucoup. Il y avait une gaieté. Ce que j’aime, c’est ce type de problématique dans la gaîté. Que ça fasse rire. Tout ce qui est trop sérieux m’ennuie, parce que ça enlève ce que les Espagnols appelle l’allegria [la bonne humeur, NDLR] de l’existence même face à la mort. Je trouve que cette élégance-là, c’est la comédie. 

C’est pour cette raison que vous ne faites plus que de la comédie? 

J’adore ça. En tant que spectateur, ça me détend énormément. Je vois beaucoup de séries. Certaines sont très intéressantes, très noires, mais je me régale avec La Méthode Kominsky [avec Alan Alda et Michael Douglas, disponible sur Netflix, NDLR]. La comédie, c’est tirer un trait d’humour d’une situation noire. Ça vous fait une soupape. C’est fantastique. Voilà pourquoi j’aime ça.

Depuis La Sainte Victoire (2009), vous avez très peu fait de rôles dramatiques...

Oui, peut-être… Enfin, ce qu’on me proposait et qui était bien je l’ai toujours fait. C’est un truc médiatique. C’est votre problématique, pas la mienne.

Et il y a eu aussi Le Grimoire d’Arkandias (2014), où vous jouez dans un contre-emploi étonnant un magicien.

C’est vrai. Je ne m’en souvenais plus. J’ai toujours aimé la magie. Quand on commence dans Les Visiteurs, on est dans la magie. L’heroic fantasy m’a toujours plu. J’ai été un lecteur de Tolkien, de Dune, des Enfants de Dune. L’imagination, à ce moment-là, est libre. C’est complexe et en même temps c’est assez simple à percevoir.

Avec Napoléon (2002), vous avez aussi pu montrer une autre facette de votre jeu.

C’était Gérard [Depardieu] qui m’a donné Napoléon. C’était complètement fou de sa part - il était producteur - de confier à Jacquouille La Fripouille le rôle de Napoléon. C’est fantastique. Quelle idée brillante! Je dis brillante, parce que je crois qu’on a réussi la chose. Sans vanité. Ça a été un plaisir extraordinaire, une aventure étourdissante: le compagnonnage avec Gérard quand on montait [la série], le travail avec [le scénariste Didier] Decoin, le scénario, la préparation, le tournage en anglais et en français. Là, ça m’a fait vraiment partir dans la carrière internationale. C’est pourquoi tous mes films se vendent très bien [à l'étranger] et que contrairement à ce qu’on pense ces comédies très françaises marchent partout: Le Bon Dieu, Les Visiteurs, Napoléon, Astérix, même Une heure de tranquillité… C’est vraiment frappant. L’esprit français, complètement français, quand il est parfaitement à sa place se vend formidablement bien à l’étranger.

Pour revenir à l’humour, vous avez déclaré dans Le Figaro en mars que notre époque n’était pas drôle. Comment fait-on de la comédie dans une époque pas drôle, où beaucoup disent qu’il est de plus en plus difficile de faire rire? 

Le monde est complexe. La comédie est de toute manière un régal quand ça ne va pas, c’est fondamental. Maintenant, il y a la problématique du culturellement correct qui nous vient des Etats-Unis et a profondément envahi la France. Je suis absolument persuadé par exemple que si Le Père Noël est une ordure sortait aujourd’hui il marcherait autant et que les gens l’adoreraient pareillement, mais en revanche si on se présentait devant les décideurs avec le scénario, je ne suis pas sûr qu’on arriverait à monter le film. Cette problématique, c’est à vous de la régler sinon on va vous cassez les couilles toute votre vie et vous allez le regretter amèrement. C’est tout le challenge qui est face à vous. C’est ça qu’il faut casser et faire sauter: ce culturellement, ce politiquement correct. Sinon ils vont vous empêcher de créer. Vous ne pourrez pas faire ce que vous avez envie de faire, vous ne pourrez pas réaliser vos rêves. 

Vous avez écrit Do You Do You Saint Tropez, que Jean-Marie Poiré devait réaliser. Nicolas Benamou est finalement en charge de la mise en scène. Pourquoi? 

Le marché est aujourd’hui très compliqué. Il a fallu trouver des solutions et [Jean-Marie] les a trouvées. Il s’adapte très bien. Il est producteur associé. Nicolas est absolument brillant, malin. Il s’est mis Jean-Marie dans la poche, il travaille avec lui. Je repars dans quelques jours avec eux et Jean-François Halin pour bosser sur le script. Ça se passe très bien. On est dans une bonne synergie. C’est important de transmettre à la jeunesse. J’ai eu beaucoup de chance: il y a toute une génération de trentenaires qui est venue me voir [pour Les Profs et Babysitting 2, NDLR]. Cette alliance avec des gens qui ont vu nos films et ont envie de travailler avec nous donne un très bon résultat. J’en suis très content. Quand ils sont venus me chercher au moment des Profs, ils n’avaient pas d’argent et il n’y avait pas vraiment de rôle. J’ai accepté de tourner pour rien - comme d’ailleurs j’ai fait le Bon Dieu pour rien après - et j’ai inventé le rôle.

Vous ne deviez pas faire à cette époque un film avec Fabien Onteniente, 100% Bio?

Non. C’est lui qui a annoncé ça vingt-huit fois. Je l’ai rencontré deux fois pour faire un soupçon d’idée de film et il continue à annoncer ça, on ne sait pas pourquoi. C’est très bizarre. C’est un type très bizarre…

Cette année marque le centenaire de la naissance de Gérard Oury, avec qui vous avez tourné La Soif de l’or.

Merveilleux Gérard… Un homme qui avait un sens du goût et du bonheur fantastique. Il réalisait des comédies de très belle qualité. C’est comme celle que je vais faire, Do You Do You Saint Tropez. Grosso modo, c’est La Panthère Rose en 1970 à Saint Tropez. C’est la première fois que je joue un flic. C’est pour ça que j’ai une petite moustache en ce moment. Le film va être d’un look diabolique, avec une musique diabolique [il sort son iPhone et lance une maquette de la future chanson du film, une reprise de Douliou Douliou Saint-Tropez par Chico des Gipsy Kings, NDLR]. On tourne à partir du 9 septembre à Bruxelles et à Saint-Tropez.
Jérôme Lachasse