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TOUT COMPRENDRE - Soupçons d'ingérence: que reproche-t-on à la Turquie?

Dans un entretien accordé à un documentaire spécial pour l'émission C dans l'air et réalisé début mars, Emmanuel Macron a déclaré qu'il y aura "des tentatives d'ingérence pour la prochaine élection" de la part de la Turquie. Une mise en garde adressée directement au président turc qui a déjà par le passé tenu des propos visant à faire basculer les résultats électoraux d'un autre pays européen.

Pour Emmanuel Macron, elle essayera d'interférer lors de la prochaine élection. Le chef de l'Etat a mis en garde la Turquie à un an de la présidentielle de 2022 alors que les relations entre Paris et Ankara tendent à s'apaiser après plusieurs mois de querelles entre le président et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan.

"Il y aura des tentatives d'ingérence pour la prochaine élection", a assuré Emmanuel Macron face à Caroline Roux pour C dans l'air sur France 5. De la part de la Turquie? "Evidemment", répond sans hésiter le chef de l'Etat, "c'est écrit, d'ailleurs les menaces ne sont pas voilées".

Une possibilité qu'Emmanuel Macron juge "insoutenable" alors qu'il note depuis début 2021 "une volonté du président Erdogan de se réengager dans la relation (franco-turque, ndlr) [...] et donc je veux croire que c'est possible ce chemin". Mercredi matin, c'est le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin qui a évoqué ces tentatives d'ingérence turque au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV-RMC.

"Nous avons en tout cas un certain nombre d'indices très clairs qui montrent que le gouvernement turc, ou ce qu'on pourrait appeler le nationalisme turc ça n'est pas toujours le fait que du gouvernement, souhaite notamment s'ingérer dans les histoires françaises et notamment les histoires religieuses", a déclaré le locataire de la place Beauvau, faisant référence à la polémique autour du financement de la construction de la mosquée de Strasbourg par la mairie alors que l'association Millî Görüs (CIMG), réputée proche de la Turquie, a refusé de signer la charte des principes de l'islam de France.

• Quelles relations entretiennent actuellement les deux pays?

La désescalade entre les deux pays semblait pourtant s'imposer après une lettre écrite par Emmanuel Macron à Recep Tayyip Erdogan dans laquelle il appelait au dialogue.

"Les relations s'étaient mises à se réchauffer", décrypte Matthieu Croissandeau, éditorialiste politique à BFMTV. "Le 2 mars ils se sont parlés en visioconférence, notamment de lutte contre le terrorisme".

Un terrain d'entente et un premier entretien entre les deux dirigeants depuis le mois de septembre 2020. De vifs échanges, et notamment des attaques personnelles contre Emmanuel Macron, étaient survenus avant et après cette discussion. Fin octobre, Recep Tayyip Erdogan avait même invité Emmanuel Macron à "faire des examens de santé mentale" après plusieurs déclarations du président de la République sur le "séparatisme islamiste" et la nécessité de "structurer l'islam" en France. Un nouvel épisode qui était venu s'ajouter à la longue liste d'incidents diplomatiques et d'invectives entre les deux pays depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017.

"Officiellement ils avaient besoin de renouer le contact. Officieusement on sait que Ankara a surtout besoin de normaliser ses relations avec l'Union européenne, notamment du point vue économique et que Paris a besoin d'éviter ces procès permanents en islamophobie".

• Pourquoi Ankara inquiète ses voisins européens?

La Turquie est en effet pointée du doigt par les autres pays européens en raison notamment de son rôle en Syrie - en s'en prenant en octobre 2019 aux forces kurdes alliées - son soutien au gouvernement d’union nationale (GNA) dans le conflit en Libye mais aussi ses provocations en Méditerranée orientale contre la Grèce qui est membre de l'Union européenne. "Tout ça est anormal car la Turquie, membre de l'Otan, est considérée comme un allié", note Matthieu Croissandeau.

Une forme d'ingérence avait déjà été constatée en 2017 lors des élections législatives en Allemagne. Recep Tayyip Erdogan s'en était alors pris à la chancelière Angela Merkel et aux partis de la coalition au pouvoir en lançant un appel à la diaspora turque.

"Soyez avec ceux qui sont bienveillants avec la Turquie, peu importe qu'il s'agisse de petits partis donnez leur votre voix. Ceux qui attaquent la Turquie méritent une gifle à ces élections", avait alors déclaré le président turc. "Du jamais vu entre alliés" pour notre éditorialiste politique qui voit là une consigne de vote claire d'Erdogan pour battre Angela Merkel.

• Quelle réponse de la France?

Le président turc a fait part en décembre dernier de son souhait de voir la France "se débarrasser le plus tôt possible" de son homologue français. Une opération qui prend également la forme de publications par le biais d'organes officiels, à l'instar de l'agence turque Anadolu qui a fait un site Internet en français sur lequel on trouve une page entière consacrée sur la lutte contre l'islamophobie, "de la propagande anti-française", juge Matthieu Croissandeau.

Le président de la République a néanmoins défendu au cours de son entretien à C dans l'air la nécessité d'un dialogue avec Ankara: "Il faut tout faire pour qu'elle (la Turquie, ndlr) ne tourne pas le dos à l'Europe et n'aille vers plus d'extrémisme religieux ou des choix géopolitiques négatifs pour nous".

Hugues Garnier Journaliste BFMTV