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Syrie: quelles sont les possibles conséquences de l'offensive turque contre les Kurdes?

Des civils arabes et kurdes fuient les bombardements turcs dans la ville de Ras al-Ain, le 9 octobre 2019

Des civils arabes et kurdes fuient les bombardements turcs dans la ville de Ras al-Ain, le 9 octobre 2019 - Delil Souleiman - AFP

De nombreux morts sont déjà à dénombrer tandis que plusieurs dizaines de milliers de civils ont fui les zones de combats depuis mercredi.

La Turquie a lancé mercredi une offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie. Baptisée "Peace Spring", l'opération turque vise à créer une "zone de sécurité" à la frontière et chasser les milices kurdes qui y sont installées. Elles sont en effet considérées par Ankara comme des "terroristes" puisque soupçonnées d'entretenir des liens avec le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, une organisation politique kurde armée qui mène des actions de rébellion sur le sol turc depuis une trentaine d'années.

À l'international, de nombreux appels ont été lancés, de l'ONU à l'Union européenne en passant par l'OTAN, pour réclamer la fin des hostilités. Malgré les critiques, la Turquie semble déterminée à poursuivre son offensive dans les zones syriennes contrôlées par les Unités de protection du peuple (YPG) kurdes. Une position qui inquiète sérieusement la communauté internationale, au regard des lourdes conséquences que pourrait avoir cette attaque.

  • Une grave crise humanitaire

La première inquiétude concerne le sort des dizaines de milliers de civils qui vivent dans les zones attaquées par les forces turques. "Environ 450.000 personnes vivent (dans les secteurs situés) à moins de cinq kilomètres de la frontière", indique un communiqué conjoint de plusieurs organisations humanitaires publié jeudi.

"Ils sont en danger si toutes les parties n'exercent pas une retenue maximale et si elles ne donnent pas la priorité à la protection des civils", selon le texte signé par 14 organisations, dont le Conseil norvégien pour les réfugiés.

Ces ONG craignent notamment que les populations civiles n'aient plus accès aux aides humanitaires en raison des combats. "La réponse humanitaire vitale sera menacée si l'instabilité contraint les agences d'aide internationales à suspendre ou déplacer leurs programmes et leur personnel, comme c'est déjà le cas", prévient le texte.

Depuis mercredi, selon l'AFP, plus de 166.000 civils ont fui les combat, qui ont déjà fait de nombreux morts. D'après l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), au moins 29 combattants des forces kurdes et 10 civils ont été tués par les frappes aériennes et les tirs d'artillerie turcs depuis le début de l'offensive.

Recep Tayyip Erdogan a quant à lui fait état de 109 morts parmi les miliciens kurdes. Selon les autorités locales turques, sept civils, dont un bébé, ont été tués et environ 70 blessés par ces projectiles dans les provinces turques de Sanliurfa et Mardin, frontalières de la Syrie. Un soldat turc a également été tué, a annoncé le ministère turc de la Défense dans un communiqué ce vendredi.

  • Une nouvelle crise migratoire?

L'offensive turque laisse également présager une nouvelle crise migratoire. Depuis le début des hostilités mercredi, des dizaines de milliers de civils fuient les zones de combats en voiture, à moto ou bien souvent à pied.

L'un des objectifs d'Ankara avec cette attaque des positions kurdes au nord-est de la Syrie est notamment de créer une zone tampon d'environ 30 kilomètres de profondeur en territoire syrien, pour pouvoir y envoyer une partie des 3,6 millions de réfugiés actuellement en Turquie. Mais face aux critiques européennes, le président Erdogan a menacé, jeudi, "d'ouvrir les portes" et de permettre à ces réfugiés d'entrer en Europe.

Avant même le début de l'opération, plusieurs dirigeants européens réunis mardi à Luxembourg se sont même inquiétés de voir survenir un nouvel afflux migratoire. Dans un texte conjoint transmis aux ministres de l'Intérieur de l'UE, la Grèce, Chypre et la Bulgarie ont souligné "la hausse spectaculaire d'arrivées de migrants sur la route de Méditerranée orientale", y voyant les "signes alarmants de l'émergence d'une crise".

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la guerre en Syrie a déjà fait plus de 5,6 millions de réfugiés dans le monde.

  • Une résurgence de Daesh?

Depuis le début de la guerre en Syrie, les forces du YPG ont été en première ligne pour combattre Daesh, avec le soutien de la coalition internationale. Les Kurdes contrôlent désormais une grande partie du territoire auparavant tenu par l'organisation djihadiste. Environ 10.000 combattants de Daesh capturés par les milices du YPG sont ainsi actuellement retenus au nord-est de la Syrie, dans deux grands camps de prisonniers. Mais l'offensive turque pourrait changer la donne.

La communauté internationale craint en effet que, face à l'avancée des forces d'Ankara, les Kurdes n'aient plus les moyens humains de surveiller correctement ces camps. L'une des hypothèses serait que les milices du YPG mobilisent toutes leurs forces pour résister aux assauts et protéger les leurs, laissant ainsi les camps à l'abandon. Ce qui pourrait alors permettre aux prisonniers de Daesh de s'évader et de rejoindre les rangs, certes extrêmement amincis, du groupe djihadiste.

Face à cette éventualité, la Croix-Rouge a appelé chaque pays ayant des ressortissants dans ces camps à "prendre ses responsabilités", "être courageux", et à les rapatrier. En tout, 10.000 djihadistes étrangers - hommes, femmes et leurs enfants - sont actuellement retenus prisonniers. Mais de nombreux pays estiment qu'ils doivent être jugés dans le pays où ils ont commis leurs crimes, et ne souhaitent donc pas les rapatrier sur leur territoire national.

Jeudi, le secrétaire général de l'ONU Jens Stoltenberg a par ailleurs appelé la Turquie à "agir avec retenue et veiller à ce que les progrès que nous avons réalisés dans la lutte contre l'État islamique ne soient pas compromis", de manière à éviter une résurgence de l'organisation terroriste. Stoltenberg doit s'entretenir de cette question avec le président Erdogan ce vendredi.

  • Un sort incertain pour les ressortissants français

Les risques d'évasion de prisonniers djihadistes posent également la question du possible rapatriement des ressortissants français retenus dans les camps gérés par les Kurdes. Ils seraient, selon des estimations du quai d'Orsay, entre 400 et 500, dont 250 à 300 enfants. La France n'a pour l'instant rapatrié qu'une vingtaine d'enfants de djihadistes depuis la Syrie sur le territoire national.

Mais selon Marie Dosé, avocate de famille de djihadistes au barreau de Paris, cela n'est pas suffisant et l'offensive turque, qui était "inéluctable", doit pousser la France à accentuer ses efforts pour permettre aux femmes et enfants de ressortissants français de regagner le territoire national.

"Nous savions très bien que l'État islamique était aux portes de ces camps et attendait ce qui est en train d'arriver pour pouvoir les récupérer, assure Marie Dosé. "Ces femmes ont peur pour leurs enfants (...) et sont terrifiées à l'idée d'être récupérées par l'État islamique."

L'avocate a également dénoncé une "inertie de la France", qui "refuse depuis deux ans" de rapatrier ces personnes "qui le demandent". Selon elle, cela contribue "à risquer un renforcement des rangs" de Daesh. "L'État islamique les attend", met-elle en garde.

Juliette Mitoyen avec AFP