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Offensive turque en Syrie: une semaine de volte-face de Donald Trump

Le président des Etats-Unis Donald Trump, lors d'une conférence de presse commune avec le dirigeant italien Sergio Mattarella, le 16 octobre 2019 à Washington DC.

Le président des Etats-Unis Donald Trump, lors d'une conférence de presse commune avec le dirigeant italien Sergio Mattarella, le 16 octobre 2019 à Washington DC. - Brendan Smialowski - AFP

Donald Trump a multiplié les déclarations et actions contradictoires sur le dossier turco-syrien depuis le début de l'offensive d'Ankara.

"On se souviendra de ma politique étrangère." En 2017, Donald Trump se vantait déjà de sa manière d'appréhender la géopolitique "avec ses tripes", au détriment des conseils des experts et cadres de son administration, de son propre camp politique, du rôle majeur des Etats-Unis sur la scène internationale et parfois, tout simplement, en dépit du bon sens. 

L'épisode de l'offensive turque en Syrie a une nouvelle fois montré le comportement atypique du président des Etats-Unis en termes de diplomatie: appel diplomatique impromptu, tweets virulents, lettre quasi-enfantine adressée à Erdogan…

Donald Trump gouvernant "avec ses tripes", cet épisode a une nouvelle fois donné l'occasion au président américain de faire volte-face sur plusieurs volets, de l'élément déclencheur de l'offensive turque au rôle des Kurdes dans la lutte contre Daesh, en passant par la raison-même du retrait des troupes américaines de la frontière turco-syrienne. 

  • Sur l'offensive turque 

Tout a commencé par un communiqué de la Maison Blanche dimanche 6 octobre annonçant le retrait des troupes américaines.

"La Turquie va bientôt procéder à son opération prévue de longue date au nord de la Syrie. (...) Les forces de l'armée américaine ne soutiendront pas ou ne seront pas impliquées dans cette opération et elles, fortes de leur victoire sur le califat de Daesh, ne seront plus dans les parages", peut-on lire.

Un communiqué ne faisant aucune mention des Kurdes, alliés des Occidentaux dans la lutte contre Daesh, et qui a attiré les foudres des Démocrates comme des Républicains. Donald Trump a promis le lendemain "d'anéantir" l'économie turque si Ankara "dépassait les bornes", sans préciser lesquelles.

"La Turquie, l'Europe, la Syrie, l'Iran, l'Irak, la Russie et les Kurdes devront se débrouiller de la situation", a-t-il ajouté. Au vu des fortes critiques, notamment des Républicains, l'administration Trump et le président ont martelé que leur retrait n'était pas "un feu vert" à l'opération turque. Même si le communiqué d'origine la mentionne et la décision prise à l'issue d'un coup de téléphone entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan. 

Le 9 octobre, après avoir téléphoné au président turc, annoncé le retrait des troupes américaines, menacé d'enterrer l'économie turque, dit que les Kurdes étaient "spéciaux", rappelé que la Turquie était "un allié de l'Otan" puis estimé que les forces en puissance sur place devaient régler la question elles-mêmes, Donald Trump a envoyé une lettre au chef de l'Etat turc. Dans cette missive au ton pour le moins surprenant, il encourage Erdogan à "conclure un bon accord", "ne pas jouer au dur à cuire" et "ne pas être idiot".

  • Sur les Kurdes
"J'anéantirai l'économie turque s'ils frappent les Kurdes." Ces mots, Donald Trump les a prononcés lui-même pas plus tard qu'en janvier dernier. Par le passé, il les a décrit comme "d'incroyables guerriers" et des "personnes formidables". Revirement ces derniers jours, quelques jours après le début de l'offensive turque. 

En effet, si au début l'administration américaine ne mentionnait même pas ses alliés de longue date contre Daesh, Donald Trump n'a pas tardé à commencer à casser du sucre sur le dos des Kurdes. 

"Ce ne sont pas des anges, ce ne sont pas des anges", lance-t-il depuis quelques jours. "Les Kurdes savent se battre", ajoute-t-il affirmant même qu'ils "sont plus en sécurité aujourd'hui".

Lors d'une conférence de presse, Donald Trump est même allé plus loin. Il a affirmé que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une sanglante guérilla contre la Turquie depuis plusieurs décennies, était "probablement" une plus grande "menace terroriste" que Daesh, "sous bien des aspects".

"Nous leur avons donné beaucoup d'argent. De grosses sommes d'argent. Nous leur avons donné des fortunes considérables", a-t-il ajouté. Le président américain a même estimé que les Forces démocratiques syriennes à majorité kurde, responsables des centres de détention de combattants jihadistes, "en laissaient probablement échapper quelques-uns pour avoir un impact politique plus important". 

Il a même été dire que les Kurdes n'avaient pas aidé les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment en Normandie. Une affirmation pour le moins anachronique, mais surtout fausse: les Kurdes ont bien combattu contre des Irakiens alliés des Nazis, aux côtés des Britanniques.

  • Sur les raisons du retrait des troupes américaines

Donald Trump a assuré que le travail des Américains était terminé en Syrie, notamment car le califat de Daesh était tombé. En occultant la possibilité d'une résurgence de l'organisation terroriste, notamment avec la possible évasion de combattants jihadistes étrangers dans les prisons surveillées par les Kurdes. 

Dans un débat contre Hillary Clinton en 2016, rappelle le New York Times, celui qui n'était encore qu'un homme d'affaires avait critiqué Barack Obama pour la même stratégie. "Le président Obama et la secrétaire d'Etat Clinton ont créé un vide en partant d'Irak. Ils n'auraient pas dû y aller, mais une fois là-bas, la manière de se retirer était un désastre. Et l'Etat islamique est né", avait-il analysé

Un autre argument martelé par le président américain, ce sont les "guerres sans fin". Arguant qu'il avait été élu pour faire rentrer les soldats américains, il a incité à "les laisser combattre leurs propres guerres, ils se battent depuis 1000 ans". D'où le déploiement de 1800 soldats supplémentaires en Arabie saoudite en fin de semaine dernière.

Cette fois-ci, la classe politique américaine n'a pas pardonné ses volte-face à Donald Trump. La Chambre des représentants a adopté ce mercredi à une très vaste majorité une résolution non-contraignante condamnant la décision de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie. Elle a été adoptée par 354 voix contre 60, avec l'approbation de 129 républicains sur les 197 siégeant à la chambre basse.

"Je ne vais pas m'impliquer dans une guerre entre la Turquie et la Syrie", martèle toujours le président américain, alors même que son vice-président Mike Pence est à Ankara ce jeudi pour tenter d'obtenir une "fin à l'invasion" turque et un "cessez-le-feu immédiat".
Liv Audigane