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Syrie: des armes que l'Europe ne livrera pas

Un rebelle syrien

Un rebelle syrien - -

Comment l'Union europénne vient de lever l'embargo sur les armes à destination de l'opposition syrienne, sans avoir la moindre intention d'en livrer véritablement avant deux mois.

Une offre aussi peu convaincante est rare. Lever l'embargo européen, voilà c'est fait, mais pour ne rien vendre, pendant au moins deux mois, voilà le compromis que les 27 États européens, ont pondu lundi 27 mai à Bruxelles.

Il faut la lire pour la croire, cette levée d'embargo: les États membres n'effectueront à ce stade aucune livraison d'armes... Le Conseil reverra sa position avant le 1er août 2013 sur la base du rapport de son Haut Représentant (Catherine Ashton) sur l'initiative US-Russie et sur l'engagement des parties syriennes.

En clair, les armes peuvent théoriquement être vendues ou données, mais en pratique, pas une carabine européenne ne traversera la frontière avant le 1er août.

Un jeu à quatre

Si les Européens sont pieds et poings liés jusqu'au 1er août, l'administration Obama, elle, n'a pas le même problème: elle pourrait lever l'interdiction de vendre des armes par simple décision présidentielle. Or, Barack Obama hésite sans cesse, répétant publiquement qu'il doit être sûr de qui va s'accaparer les armes américaines susceptibles d'arriver sur le terrain. Obama pourrait en fournir tout de suite, mais il a lancé une initiative avec les Russes et il s'y tient.

Les responsables qatariens et saoudiens, eux, fournissent abondamment les milices islamistes, les uns et les autres ayant leurs milices préférées.

La Russie, elle, fournit le régime Assad en missiles S300 anti-aériens, du genre à empêcher l'établissement d'une "no-fly zone" occidentale au-dessus de la Syrie: l'armée gouvernementale pourrait abattre nos avions grâce aux missiles russes.

Des échantillons d'obus dans les mains du gouvernement français

Dès lors, à quoi joue-t-on? Au poker. Une partie où chacun abat ses cartes. En France, voilà que Le Monde devient une pièce maîtresse des tractations diplomatiques, car ces journalistes ont enquêté en Syrie sur l'usage de produits chimiques toxiques lancés par obus. Et sont revenus avec des échantillons tendant à prouver le recours aux armes chimiques, la fameuse "ligne rouge" définie par Washington.

Normalement, c'est le travail des inspecteurs de l'ONU. Or ces derniers sont bloqués à Chypre car le régime Assad leur refuse la permission d'entrer en Syrie pour faire leurs prélèvements. Pourtant, ce sont des professionnels de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, mais le pouvoir syrien prétend que leur mandat est trop global -sous-entendu, les inspecteurs seraient des espions. L'honnête homme pourrait dire: le régime a peur que les inspecteurs découvrent le pot-au-roses -ou pot au sarin- d'où ces prétextes dilatoires pour clouer les inspecteurs à Chypre.

Le gouvernement français, quant à lui, s'est vu remettre les échantillons de sol et de prélèvements sanguins rapportés par les journalistes du Monde. Le journal n'aurait-il pas dû les analyser par lui-même? Pas sûr, car ce genre d'analyse n'est pas forcément du ressort d'un labo privé. Si le gouvernement fait l'analyse, il assumera directement les conséquences. Journalistique ou non, le geste du Monde n'est pas illogique.

Cependant tout est vicié: le gouvernement français, une fois l'existence de gaz de guerre établie, devra imputer leur usage au régime Assad, ce qui demande encore plus de preuves. On ne les aura pas, puisqu'aucun inspecteur ne peut poser des questions aux militaires du régime.

Dîner à trois à Paris

Parallèlement à tout cela, trois ministres ont dîné lundi soir 27 mai dans un restaurant du 7e arrondissement: John Kerry, Laurent Fabius, Sergueï Lavrov. L'Américain et le Russe s'étaient vus seul à seul d'abord. Puis ont rejoint Fabius et les trois ont dîné. Sans faire de communiqué.

Sauf que le Quai d'Orsay nous dit ceci: le hors d'œuvre n'était pas terrible, le plat principal succulent, le dessert moyen. Ce qu'il faut comprendre: Le tête-à-tête Lavrov-Kerry n'a pas plu au Quai, les dîner à trois était très utile, mais le manque de déclaration a été décevant.

En effet, le Kremlin ne veut pas lâcher un centimètre. Ce qu'on appelle l'Initiative russo-américaine, celle mentionnée plus haut dans le communiqué du Conseil des Affaires étrangères de l'UE, fixée par Lavrov et Kerry en février, est en marche, et la partie française doit s'en accommoder: une conférence "Genève 2" entre les deux camps de la guerre civile syrienne, 5 délégués d'Assad et plusieurs chefs rebelles, va négocier une fumeuse "transition".

Pour résumer: les Européens ont abattu leur avant-dernière carte, en levant l'embargo sur les armes, mais en la maintenant pendant deux mois, le temps que les échantillons chimiques soient analysés et que la Conférence de "Genève 2" puisse avoir lieu. Si la conférence capote, alors chacun des 27 pourra vendre des armes aux rebelles. Et on pourra attendre longtemps avant un nouveau dîner à trois à Paris.

Harold Hyman et journaliste spécialiste de géopolitique