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Du sucre français utilisé par Daesh pour lancer des roquettes

Du sucre produit sur un site du groupe français Tereos. (photo d'illustration)

Du sucre produit sur un site du groupe français Tereos. (photo d'illustration) - Philippe Huguen - AFP

Une enquête menée par le JDD révèle comment du sorbitol produit en France s'est retrouvé à être utilisé dans des ateliers de Daesh en Irak pour fabriquer du carburant destiné à propulser des roquettes, au terme d'un vaste cheminement international.

Une découverte saisissante. Plusieurs tonnes de sorbitol, un dérivé du sucre, se sont retrouvées dans des caches de munitions du groupe jihadiste Daesh, en Irak. Autre élément notoire: ces stocks de sorbitol provenaient pour la plupart de France, et plus précisément de Picardie. Selon une enquête publiée ce dimanche par le JDD, la présence de ces sacs de sucre estampillés d'origine française n'avaient rien d'un hasard puisque ces cristaux blancs, qui entrent généralement dans la composition du chewing-gum, ont été utilisés par les jihadistes pour élaborer un propulseur pour leurs munitions.

Produit en Picardie

Les premiers sacs de sorbitol sont découverts en novembre 2016 par l'agence Conflict Armament Research, envoyée par l'Union européenne pour répertorier sur le terrain les armes de Daesh. D'autres stocks sont repérés en septembre 2017. A chaque fois en quantité colossale. Au total, ce sont ainsi 78 tonnes de sorbitol qui ont été retrouvées par l'agence. Signe particulier: les sacs de cristaux de sucre sont frappés du logo du groupe Tereos, un géant industriel sucrier d'origine française, dont le site de production est situé en Picardie. Le sucre Béghin-Say fait notamment partie des marques produites par ce groupe, l'un des plus importants de l'industrie sucrière.

Une information confirmée par le groupe Tereos lui-même. "Les sacs saisis en Irak ont bien été produits dans une de nos usines, vendus à un de nos clients historiques en Turquie, et ont ensuite été détournés pour finir dans un entrepôt du groupe Etat islamique. Nous n'aurions pas pu imaginer qu'un produit aussi courant, utilisé pour fabriquer des chewing-gums ou du dentifrice, aurait fini dans cette région pour être utilisé par Daesh", a ainsi déclaré Gérard Benedetti, le directeur de la communication de Tereos, cité par le JDD.

Un puissant propulseur 

Dès lors, une fois dans les mains des jihadistes, à quoi pouvaient bien servir ces stocks de sorbitol, composant traditionnellement utilisé pour élaborer des gommes à mâcher? Comme l'explique en détail le Journal du dimanche, outre son usage en confiserie, ce sucre, qui se présente sous la forme de cristaux blancs, devient également un carburant propulseur très puissant, lorsqu'il est mélangé à du nitrate de potassium. Cette mixture peut ainsi servir à propulser des missiles, des roquettes, mais aussi des lanceurs spatiaux.

Ainsi, 1,2 kg de sorbitol permettrait de tirer des charges à plusieurs centaines de mètres plus loin, d'après des modes d'emplois retrouvés dans des ateliers de fabriques d'armes de Daesh.

Un cheminement international complexe

Pour son enquête, le JDD a également remonté le cheminement international de ces sacs de matière première, afin de comprendre comment ils ont pu atterrir dans les territoires contrôlés par Daesh en Irak. Les numéros de série ont permis d'établir que les lots sont dans un premier temps partis pour Anvers, en Belgique, en mai 2015, avant de poursuivre par voie maritime pour Gebze, en Turquie, pour être livré à un client turc, le distributeur de produits agroalimentaires Sinerji.

Le sucre aurait ensuite été racheté par un négociant turc nommé Tahir Toprak, qui s'est chargé d'expédier le sorbitol par la route vers Gaziantep, une ville frontalière avec la Syrie située dans le sud-est de la Turquie. Une première cargaison de 38 tonnes de sorbitol passe ainsi la frontière syrienne en septembre 2015. Une autre, de 40 tonnes, suit en décembre.

De là, un autre homme, un commerçant syrien répondant au nom de Jouma S., aurait réceptionné la marchandise à Al-Bab, une ville syrienne proche de la frontière, et également proche d'Alep. Selon des membres de l'Armée syrienne libre, cités par le JDD, cet homme est connu pour avoir réalisé des opérations de contrebande pour le compte de Daesh. Une fois arrivée dans les territoires à l'époque contrôlés par Daesh en Syrie, la marchandise a pu être acheminée sans encombre vers l'Irak, par les jihadistes, qui ont emprunté des routes tombées sous leur contrôle.

De nombreux réseaux?

D'autres sacs de sucre, également retrouvés par le Conflict Armament Research, provenaient du Liban, de Turquie, ou encore des Emirats arabes unis. Quant au nitrate de potassium auquel devait être mélangé le sorbitol, il avait été acheminé de Lettonie et de Turquie, souligne France Info.

En outre, d'autres composants, tels que du ciment ou de la pâte d'aluminium, ont été retrouvés dans les ateliers et stocks d'armement de Daesh, laissant imaginer ainsi d'autres réseaux d'approvisionnement mondiaux dont a pu bénéficier le groupe jihadiste.

A.S.