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Que se passe-t-il en Iran?

Une image tirée d'une vidéo montre des manifestants anti-régime dans les rues de Téhéran, le 1er janvier.  Il s'agit de l'une des rares images de ces manifestations étant parvenues jusqu'à nous.

Une image tirée d'une vidéo montre des manifestants anti-régime dans les rues de Téhéran, le 1er janvier. Il s'agit de l'une des rares images de ces manifestations étant parvenues jusqu'à nous. - Mehr News - AFP

En Iran, un mouvement de protestation populaire, entamé il y a six jours et dénonçant l'austérité et le régime en place, inquiète Téhéran, alors que la situation préoccupe la communauté internationale.

Malgré les morts et les arrestations, le mouvement de révolte se propage et ne faiblit pas. Depuis jeudi 28 décembre, des Iraniens manifestent en masse dans plusieurs villes du pays pour protester contre l'austérité, la vie chère, et la politique économique du président Rohani, en poste depuis 2013.

En l'espace de six jours, 21 personnes ont trouvé la mort dans les violences liées à ces manifestations, tandis que plusieurs centaines ont été interpellées, renforçant la colère du peuple iranien dans ce qui semble devenir un mouvement anti-régime, que le pouvoir en place tente d'étouffer, comme il l'avait fait pour le soulèvement de 2009, durement réprimé. 

> Pourquoi les Iraniens manifestent?

Le mouvement est parti le 28 décembre de Machhad, deuxième ville d'Iran, située au nord-est du pays. Ce jour-là, des centaines de personnes y manifestent contre la hausse des prix, le chômage, mais aussi contre la corruption et le gouvernement. Au cœur de la contestation se trouve notamment l'annonce de la hausse des prix de produits du quotidien, tels que l'essence et les œufs. En l'espace de quelques heures, le mouvement gagne en ampleur, et atteint d'autres villes d'Iran. Téhéran, la capitale, n'est pas épargnée, mais la protestation y reste timide, bien moins importante que dans les villes de taille inférieure. 

Réélu en mai dernier à la tête du pays pour quatre ans supplémentaires, le modéré Hassan Rohani a promis de relancer l'économie du pays, à l'heure où la situation économique et sociale de l'Iran s'est fortement dégradée. Mais malgré la levée de sanctions économiques après l'accord sur le nucléaire de 2015, les résultats se font attendre: les mesures d'austérité s'accumulent, le taux de chômage atteint les 12%, et concerne particulièrement les jeunes. La colère populaire est également attisée par une corruption très présente, et devenue insupportable pour de nombreux Iraniens. 

Mais la grogne contre la vie chère est aussi doublée d'une protestation contre le régime et les restrictions en matière de libertés, notamment celles des femmes. Plusieurs d'entre elles sont d'ailleurs présentes dans les cortèges. Selon des vidéos postées sur les réseaux sociaux, des manifestants ont scandé "Mort au dictateur", le 29 décembre, dans la ville de Qom.

> Comment le régime riposte-t-il?

Sans surprise, le régime a rapidement tout mis en œuvre pour tenter d'étouffer le mouvement de discorde. Dans un premier temps en demandant à la population de ne pas participer à des "rassemblements illégaux". Puis en organisant des contre-manifestations. Le pouvoir a ainsi mobilisé des milliers de personnes dans les rues pour marquer l'anniversaire du grand rassemblement pro-régime, qui avait sonné en 2009 la fin de la contestation contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Ainsi, ce mercredi, des dizaines de milliers de manifestants pro-régime ont défilé dans plusieurs villes du pays, pour condamner les "troubles" de ces derniers jours. 

Parallèlement, le pouvoir a mis en place la répression. Dès le début du mouvement, la police envoie du gaz lacrymogène pour disperser la foule, comme lors de la manifestation devant l'Université de Téhéran, le 30 décembre. Le lendemain, le ministre de l'Intérieur met en garde ceux qui "utilisent la violence", alors que plusieurs manifestations sont le théâtre d'incendies ou d'attaques de bâtiments publics. Plusieurs manifestants sont tués dans les affrontements, certains par balles. Au total, le mouvement de contestation a fait pour l'heure 21 morts. Dimanche, dans sa première prise de parole depuis le début de la révolte, Hassan Rohani a reconnu que l'Iran devait fournir "un espace" pour que la population puisse exprimer ses "inquiétudes quotidiennes", mais a condamné ces violences.

Enfin, le régime a également tenté de verrouiller la diffusion d'images et de messages liés aux manifestations, en limitant l'accès aux réseaux sociaux Telegram et Instagram sur les téléphones portables. De fait, peu d'images montrant ces mouvements de foule anti-régime nous parviennent. Les autorités accusent notamment des groupes "contre-révolutionnaires" basés à l'étranger d'utiliser ces réseaux pour appeler les Iraniens à manifester.

Des manifestants pro-gouvernement font une démonstration de force dans la ville de Qom, le 3 janvier 2018.
Des manifestants pro-gouvernement font une démonstration de force dans la ville de Qom, le 3 janvier 2018. © Mohammad ALI MARIZAD - AFP

> La République islamique est-elle menacée?

Dès lors, alors que la révolte s'amplifie de jour en jour, faut-il y voir une menace pour la République islamique, instaurée en 1979? Sur cette question, les experts ont des avis divergents. Pour certains, le mouvement ne risque pas de faire trembler le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Tout d'abord parce que ce soulèvement n'a pas de leader et qu'il obéit avant tout à des motivations d'ordre socio-économique plus que politique, à l'inverse du mouvement de 2009, qui était organisé autour de l'opposition à Ahmadinejad. Cette absence de structure autour d'une figure politique rendrait ainsi improbable toute évolution des protestations en un mouvement cohérent, avec des exigences claires.

Ensuite, la révolte n'a pas encore conquis massivement les rues de Téhéran, immense capitale aux 15 millions d'habitants, et épicentre du pouvoir, ce qui est symboliquement très fort. Pour l'heure, seules des villes de taille moyenne et les milieux ruraux sont concernés. 

Par ailleurs, comme l'explique au Point Vincent Eiffling, chercheur à l'université catholique de Louvain, en Belgique, de nombreux Iraniens ne se retrouvent pas dans ce mouvement, et craignent une guerre civile qui déstabiliserait le pays. Pour ce spécialiste, il ne s'agit pour le moment que d'une révolte, et non pas une révolution.

"À court terme, je ne vois pas le régime en danger", estime Vincent Eiffling. Et si le pouvoir venait à se sentir réellement menacé, il déploierait de lourds moyens de répression pour achever de tuer la révolte. "Si les manifestations se prolongent sur la durée, elles auront à faire avec les Gardiens de la révolution", fait ainsi valoir le chercheur. Pour l'heure, seule la police est intervenue pour faire face aux manifestants.

A l'inverse, Stéphane Dudoignon, chercheur au CNRS, estime dans les colonnes du Monde que le mouvement naissant est une "révolution" et menace directement la République islamique. "En 2009, les manifestations se sont surtout déroulées à Téhéran. Elles étaient relativement faciles à réprimer. Ici, vu la simultanéité des rassemblements dans quarante villes et la rapidité avec laquelle circule l’information sur les réseaux sociaux, la répression est beaucoup plus difficile", juge-t-il.

> La communauté internationale soutient-elle la révolte?

De nombreux leaders internationaux ont lancé des appels au calme, craignant de voir la situation devenir explosive. A l'image d'Emmanuel Macron qui, dans un entretien téléphonique avec Hassan Rohani, a exprimé sa "préoccupation" face "au nombre de victimes liées aux manifestations" et a appelé Téhéran à "la retenue et à l'apaisement".

Mais Donald Trump, dont le régime iranien est la bête noire, a tenu pour sa part des propos bien moins apaisants, estimant que "le temps du changement" était venu en Iran et que "les régimes oppresseurs ne peuvent perdurer à jamais". Mardi, sur Twitter, le président américain a de nouveau dénoncé un régime "brutal et corrompu".

D'une façon générale, la droite américaine a rapidement exprimé son soutien au mouvement de contestation né la semaine dernière en Iran, les conservateurs américains y voyant la preuve que la main tendue de Barack Obama vers Téhéran n'avait en rien adouci le régime iranien.

Adrienne Sigel