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L'Iran et l'Arabie saoudite, les dessous d'une rivalité régionale

Des Iraniennes lors d'une manifestation le 4 janvier 2016 à Téhéran contre l'exécution d'un dignitaire chiite en Arabie Saoudite

Des Iraniennes lors d'une manifestation le 4 janvier 2016 à Téhéran contre l'exécution d'un dignitaire chiite en Arabie Saoudite - Atta Kenare-AFP

CARTE INTERACTIVE - Incendie de l'ambassade saoudienne à Téhéran, rupture des relations diplomatiques: la tension entre Riyad et Téhéran est vive depuis l'exécution samedi d'un haut dignitaire chiite. Une escalade entre ces deux puissances régionales rivales qui pourrait avoir des répercussions sur toute la région. Explications.

La colère ne retombe pas en Iran. Après l'incendie de l'ambassade saoudienne à Téhéran et le départ des diplomates saoudiens suite à la rupture des relations diplomatiques, la tension n'a pas baissé d'un cran entre les deux puissances régionales. Après de nouvelles manifestations dans la capitale iranienne lundi, la riposte de Riyad ne s'est pas faite attendre: les Iraniens seront interdits de pèlerinage à la Mecque.

A l'origine de cette escalade: l'exécution en Arabie saoudite samedi d'un dignitaire chiite. Pour l'Iran, à 90% chiite, il s'agit d'une provocation inacceptable de son grand rival sunnite. Si le conflit semble à première vue d'ordre religieux, les enjeux de ce regain de tension pourraient être bien plus larges. Et s'il n'est pas question d'affrontement direct, un risque d'embrasement pourrait contaminer la région.

Des relations tendues depuis trente ans

Les relations entre les deux Etats sont délicates depuis la révolution islamique iranienne de 1979. Les deux puissances ont déjà rompu par le passé leurs relations diplomatiques durant cinq ans, en raison de sanglants affrontements entre pèlerins iraniens et forces saoudiennes lors d'un pèlerinage à La Mecque en 1987. "Les relations sont déjà particulièrement envenimées depuis un certain temps, analyse Ardavan Amir Aslani, spécialiste de l'Iran sur BFMTV. Cet événement récent ne fait qu'enflammer une relation marquée par l'animosité."

Une rivalité religieuse et géopolitique

L'Arabie saoudite, sunnite, et l'Iran, chiite, sont les deux puissances rivales de la région. S'il y a évidemment une dimension religieuse dans ce conflit, le problème reste géopolitique. "L'Arabie saoudite a certes peur d'une influence grandissante de l'Iran depuis la chute de Saddam Hussein en Irak et la prise du pouvoir par les chiites, explique pour Bfmtv.com Thierry Coville, chercheur à l'IRIS spécialiste de l'Iran et professeur à Novancia. Mais c'est aussi une stratégie de la part de Riyad d'instrumentaliser le fait religieux."

Une posture défendue par l'Arabie saoudite qui lui permet de dénoncer la menace que représenterait la communauté chiite, un discours d'ailleurs repris par l'Etat islamique. 

Bataille d'influence sur fond de pétrole

Les deux pays sont producteurs de pétrole. Le sujet est d'ailleurs au cœur de la discorde: l'Iran accuse le royaume saoudien, premier exportateur mondial de brut, d'être à l'origine de la baisse des prix du pétrole en maintenant sa production à un niveau élevé. Et tous deux ont des prétentions régionales, chacun souhaitant affirmer son leadership tout en réduisant celui de l'autre.

  • A titre d'exemple, l'Arabie saoudite a vu d'un mauvais œil l'accord sur le nucléaire iranien et le retour de Téhéran sur la scène internationale. "C'est une guerre d'influence, ajoute Thierry Coville. Cette exécution donne l'impression d'un acte de provocation délibérée qui pourrait s'avérer un piège tendu à l'Iran en cas de réaction trop extrême."

Des guerres par procuration

L'escalade entre les deux pays pourrait alimenter les guerres par procuration qu'ils se livrent dans la région. En Syrie, l'Iran soutient Bachar al-Assad, tandis que l'Arabie saoudite participe à la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Au Yémen, Riyad bombarde depuis mars les rebelles chiites Houthis, supposément soutenus par Téhéran.

Le conflit pourrait même s'étendre au Bahreïn, où la population majoritairement chiite vit sous le joug d'un pouvoir sunnite. L'archipel, allié de Riyad qui lui avait envoyé des troupes pour mater la révolte populaire de 2011, a d'ailleurs rompu lundi ses relations diplomatiques avec l'Iran.

Un message à la population saoudienne

L'Arabie saoudite n'est pas au mieux de sa forme, plombée par un prix du baril au plus bas, affaiblie par son engagement militaire au Yémen et en proie à une forte contestation, jusqu'au sein de la famille royale. Si Nimr Baqer Al-Nimr, le dignitaire exécuté samedi, était un défenseur des minorités chiites, il était aussi et surtout un critique de la dynastie sunnite. Il avait été la figure de proue du mouvement de contestation qui avait éclaté à la suite des printemps arabes.

Pour certains, cette exécution est un assassinat politique qui vise à anéantir toute menace. "Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, l'assassinat d'un ayatollah ne vise pas à envenimer les relations avec l'Iran mais à réduire au silence la population chiite saoudienne", selon Ardavan Amir Aslani.

  • Et Daesh dans tout ça?

Ce regain de tension, qui va rendre encore un peu plus difficile la résolution du conflit syrien, pourrait faire le jeu de Daesh.

"L'utilisation systématique des clivages religieux enflamme les passions et favorise le développement de groupes tels que l'Etat islamique", pointe Thierry Coville.

Et comme le rappelle Azadeh Kian, spécialiste de l'Iran à l'université Paris-VII-Diderot au Parisien, "si l'Iran et l'Arabie saoudite ne collaborent pas contre Daesh, forcément, c'est Daesh qui va en profiter".

Céline Hussonnois Alaya et Olivier Laffargue