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Immolation, incendies, fusillades... La laborieuse mobilisation russe est-elle un cas unique?

Les troubles, parfois dramatiques, se multiplient en Russie autour de la "mobilisation partielle" décrétée par Vladimir Poutine pour renforcer ses troupes sur le front ukrainien. Cette opposition à l'enrolement est-elle inédite ou est-il courant qu'une population rechigne à passer sous les drapeaux?

La "mobilisation partielle" décrétée par Vladimir Poutine la semaine dernière pour renforcer l'effort de guerre en Ukraine et annoncée mercredi dernier lors d'une allocution au peuple russe est en bonne voie pour s'avérer très partielle. En effet, loin de déclencher l'enthousiasme des foules, l'ordre du Kremlin suscite de nombreuses oppositions.

261.000 Russes en fuite

Tandis que cet enrolement concernant les réservistes visait à envoyer 300.000 hommes se battre sur le front, une note interne des renseignements russes, le FSB, dévoilée par le journal Novaïa Gazeta, a établi que 261.000 hommes avaient pris la fuite depuis le discours présidentiel. Une cavale qui les emmène vers des pays frontaliers, comme la Géorgie (où l'on estime à plus de 100.000 le nombre des transfuges), le Kazakhstan, la Finlande ou la Mongolie.

De surcroît, les manifestations - d'ampleur limitée mais significatives dans un contexte aussi autoritaire que le régime russe - se multiplient. L'ONG russe OVD Info, qui couvre cees protestations, a déjà relevé plus de 2300 interpellations en marge de cortèges anti-mobilisation.

Des refus dramatiques

Et le refus de prendre les armes prend parfois un tour plus tragique. Lundi, un homme de 25 ans, sans-emploi, a tiré sur un officier recruteur dans un centre de mobilisation d'Oust-Imlinsk en Sibérie, au moment où celui-ci donnait ses premières instructions aux nouveaux venus. D'après la mère du suspect, qui a été interpellé sur les lieux tandis que sa victime était hospitalisée, ce dernier était "très triste" depuis que son meilleur ami avait reçu sa convocation pour l'armée.

Plus dramatiquement spectaculaire encore: ce dimanche, un homme s'est immolé par le feu à un arrêt de bus de Ryazan, hurlant qu'il ne voulait pas aller au front. S'il a pu être amené dans un établissement de santé, sa peau est brûlée à 90%.

Au total, et selon un décompte livré par le média indépendant russe Mediazona, 54 centres de recrutement ou locaux de l'administration militaire ont été incendiés depuis le début de la guerre, et la tendance s'est aggravée depuis l'allocution de Vladimir Poutine: en cinq jours, on a ainsi compté 17 départs de feu, dont des attaques au cocktail Molotov comme en Mordovie, ou à Gatchina, tout près de Saint-Pétersbourg, ville natale de l'autocrate.

Les "erreurs" du pouvoir

Les critiques du Kremlin y voient un désaveu vibrant pour le gouvernement. "Ça prouve deux choses. D'abord, l'incurie, le désordre existant au sommet du pouvoir. C'est l'agonie. Poutine n'a aucune feuille de route. Il essaie de sauver sa peau mais le sol se dérobe sous ses pieds. La deuxième chose que ça prouve, c'est que la fronde monte en Russie. Il y a un basculement de l'opinion russe parce que les Russes ne veulent pas mourir pour Poutine", a jugé sur notre plateau lundi soir le géopoliticien franco-russe Alexandre Melnik, ex-diplomate soviétique.

"Il ne s'agit pas d'une grande guerre patriotique, il s'agit de la guerre de Poutine, pas celle de la Russie", conclut-il.

Le général Jérôme Pellistrandi, consultant de BFMTV pour les questions militaires, considère ces rébellions comme un virage dans le panorama russe. "Dans l'histoire russe, le peuple russe a toujours subi. On va à la guerre parce qu'on est poussé par une baïonnette dans le dos. Il y a une forme de passivité, de soumission à l'autorité", remarque-t-il mardi auprès de BFMTV.com.

Des appelés aux profils surprenants

Le pouvoir russe n'a pas cherché à nier l'émergence de ces insoumis. Ainsi, Margarita Simonian, rédactrice en chef de RT, qui en est la caisse de résonance médiatique, les a même justifiées sur Twitter, notant que le contrat tacitement passé entre les citoyens et l'exécutif autour de cette "mobilisation partielle" avait été transgressé.

"La règle selon laquelle les soldats, les contremaîtres, les sous-officiers et les aspirants de moins de 35 ans, ainsi que les officiers subalternes de moins de 45 ans et les officiers supérieurs de moins de 60 ans doivent être mobilisés en premier lieu, n'est pas respectée", analyse-t-elle.

D'autant moins respectée qu'on a recensé la présence dans les centres d'étudiants sans expérience militaire aucune, d'hommes d'âge mûr ou même de malades plus aptes à être réformés qu'à combattre.

Le Kremlin a même admis ces ratés, mais les a placés sur le compte d'errements ponctuels. "Ces divergences par rapport aux critères déterminés sont en cours de résolution. Nous espérons que ces erreurs seront corrigées rapidement", a posé lundi Dmitri Peskov, porte-parole de la présidence russe.

Une confiance rompue

Selon le général Pellistrandi, toutefois, le mal est plus profond et n'a rien d'anecdotique. Le phénomène est trop large, trop protéiforme pour n'être qu'une compilation d'accidents.

"Jusqu'ici, on n'a pas protesté contre la guerre car ça ne 'nous concernait pas", confie l'expert militaire.

Pour lui, ce malaise tient avant tout à l'organisation même du système de mobilisation russe. "En 2008, Vladimir Poutine bascule vers un modèle d'armée professionnelle, assorti de volontaires et du maintien d'une conscription (le service militaire, NDLR) portant sur l'enrolement de 130.000 hommes, avec un rôle ancillaire. Et les étudiants pouvaient échapper à cette conscription. Du coup, le service militaire ne touchait que les jeunes de régions reculées. Donc jusqu'à présent, c'était un non-problème, il n'y avait pas de contestation car la jeunesse urbaine n'était pas concernée. Maintenant ça devient un problème".

Les recettes d'une mobilisation réussie

S'agit-il du seul problème de la société russe de 2022, embarquée dans un conflit dont elle ne veut pas, ou le principe même de la mobilisation a-t-il ceci d'universel qu'on cherche toujours et partout à lui échapper?

Un regard sur le cours du monde nous apprend qu'une mobilisation peut se dérouler sans accroc, du moins si elle n'est pas improvisée. Le général Jérôme Pellistrandi en veut pour preuve la mobilisation - générale et non partielle - française en ouverture de la Première guerre mondiale.

"Celle décidée le 1er août 1914 est suivie à 99,9%. Il n'y a pas eu de contestation, bien au contraire. Sont concernés les hommes ayant effectué leur service militaire", rappelle-t-il.

"C'était très bien organisé. Les affiches avaient été préparées, il n'y avait plus qu'à mettre la date. Et les hommes avaient tous leur livret militaire où on leur indiquait où se rendre." L'exemple français est même double: "en 1939, on n'est pas enthousiaste. On y va par devoir mais on reprend le même modèle, et il n'y a pas de désertion, à part quelques communistes".

L'enrolement français a aussi connu ses ratés

Le train de la mobilisation peut dérailler pour trois raisons: quand elle est mal préparée donc mais aussi quand elle se heurte à un vent politique contraire, ou use de moyens trop répressifs. La guerre d'Algérie en est un bon cas d'école.

"À partir de 1954-1955, le problème devient politique, avec des divisions entre pro-Algérie française et les partisans d'autres solutions, et ça touche les soldats et leur famille", décrit Jérôme Pellistrandi qui ajoute, toutefois, qu'on ne se situe pas dans le cadre d'une mobilisation.

"On envoie le contingent, c'est-à-dire que ce sont les soldats effectuant leur service en métropole qui partent en Algérie avec leur unité".

L'écho du Vietnam

Pour le gradé, il vaut mieux traverser l'Atlantique pour rencontrer un écho à l'impasse russe actuelle: "On peut faire le parallèle avec la guerre du Vietnam. Au début des années 1960, les Américains envoient des conseillers militaires. Mais à partir du moment où l'on envoie des jeunes, le sujet devient politique".

Manifestations, départs vers le Canada: les manières de s'opposer ne manquent pas. D'autres s'arrangent pour éviter le déploiement sans perdre la face. "George W. Bush va être pilote dans la Garde nationale par exemple, ce qui lui permet de ne pas aller au Vietnam", pointe le général.

La comparaison américano-russe bute cependant rapidement sur ses limites. Tout d'abord, la spécialisation mise en place par les Etats-Unis fait que, d'après notre interlocuteur, "on estime à un mobilisé sur dix la proportion des Américains se battant sur le front, tandis qu'en Russie c'est vraiment de l'infanterie". De surcroît, l'hostilité à l'enrolement pour l'Asie du sud-est s'inscrit sur fond de contestation estudiantine, des événements de 1968, et du jaillissement de la contre-culture propre à l'époque. Or, de Moscou à Vladivostok, on ne connaît pas un tel émoi collectif ces temps-ci.

"En Russie, on est plus dans une stratégie d'évitements individuels", reprend notre expert.

Opposition générale contre mobilisation partielle?

Reste à voir si la grogne russe peut passer à l'étape du dessus et se généraliser. "On n'en sait rien. En soi, ces stratégies individuelles pourraient faire corps, notamment si on a un accroissement de l'opposition des mères et des femmes de l'entourage des recrues, mais il faut être prudent quant à la capacité du mouvement à ébranler le régime", achève le général Jérôme Pellistrandi.

Le pouvoir de Vladimir Poutine et le sort de la guerre qu'il a déclenchée sont décidément à la croisée des chemins.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV