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Drones : une production européenne serait-elle «précipitée» ?

Aux Etats-Unis, le débat sur les drones est vif. Les robots ont déjà tué des citoyens américains.

Aux Etats-Unis, le débat sur les drones est vif. Les robots ont déjà tué des citoyens américains. - -

La France va acheter deux drones aux Etats-Unis et probablement d’autres à Israël. Le ministre de la Défense souhaite développer la construction de ces robots en Europe, une décision approuvée par certains militaires pour des raisons d’autonomie et d’économie. Mais les drones sont l’instrument d’une «guerre à distance» déplorée par le chercheur Grégoire Chamayou.

L'affaire est quasiment conclue : la France va acheter deux drones aux Etats-Unis. Après avoir obtenu l'accord du Pentagone, Paris n'attend plus que celui du Congrès afin d’acquérir deux avions de surveillance sans pilote pour soutenir en urgence ses opérations au Mali et qui devraient être livrés avant la fin de l’année. Des discussions sont aussi en cours avec Israël pour l'achat d'autres drones. En tout, la France pourrait se doter de 12 de ces appareils de surveillance, c'est en tout cas ce que prévoit le Livre blanc de la Défense.
Aujourd'hui, les Etats-Unis et Israël sont les deux seuls pays au monde à construire des drones. A ce jour, les forces armées américaines disposent de la plus grande flotte en service, soit 6800 drones en 2010. La France et l'Europe, elles, sont à la traîne. La DGSE, les forces spéciales et les armées ont bien des petits drones tactiques mais pas de robots capables de voler plus de 24 heures au-delà de 5 000 mètres d'altitude, avec des capteurs sophistiqués. Nous « avons raté le rendez-vous des drones », a concédé Jean-Yves Le Drian. Mais pour le ministre de la Défense, l'achat de ces drones, en urgence, est une solution provisoire. Il faut « se préparer à construire au niveau européen des drones d'une nouvelle génération susceptibles d'être demain les remplaçants des drones que nous allons acheter ».

« On ne peut pas se reposer sur le marché américain »

Un souhait approuvé par le général Vincent Desportes, ancien directeur de l'école de guerre et professeur associé à Sciences Po. Pour lui, le succès de l’opération au Mali est dû au « renseignement américain » et « l’autonomie stratégique française passe par la possession de drones construits en Europe » assure-t-il, avant de déplorer le manque de drones dans le secteur de la Défense française. « On ne peut pas se reposer sur le marché américain. Il faut avoir des drones de fabrication française et européenne de manière à pouvoir les employer où, quand, et comme nous le voulons ».

« Ne pas investir en France, c’est dommage »

Michel Goya privilégie la question de l’économie. Ce colonel des troupes de marine et directeur d'études à l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire juge « dommage et malheureux » d’acheter à l’étranger ce qui pourrait relever du ressort de l’industrie française. « EADS, Thales, Dassault, on a des entreprises à la pointe de la technique aéronautique et on est capable de faire tout ce qu’on veut en la matière. Ne pas investir en France, c’est quand même dommage » déplore le colonel Goya.

« Quatre types qui font de l’aérobic deviennent des terroristes »

Invité ce lundi matin sur RMC et BFMTV, Grégoire Chamayou, philosophe et chercheur au CNRS, auteur de Une théorie du drone chez La Fabrique, est allé à l’encontre de ces raisonnements en évoquant les risques liés à l’utilisation des drones. Face à Jean-Jacques Bourdin, le chercheur a parlé d’une « guerre sans risque où l’on peut tuer sans être exposé à la mort ».
Le philosophe a isolé une des techniques de ciblage des drones, les frappes « de signature » : « Depuis le ciel, avec des caméras, on accumule des données et on établit des profils. Puis on envoie un missile sur la base d’une estimation probable du fait que votre forme de vie correspond à ce qui a été prédéfini comme un motif de comportement hostile ou dangereux ». Avec des conséquences dramatiques. Grégoire Chamayou a cité une blague qui circule dans les couloirs de l’administration Washington. « Pour la CIA, quatre types en train de faire de l’aérobic se changent en camp d’entraînement terroriste ».

« Le Drian met le doigt dans un engrenage mal maîtrisé »

Le philosophe a interprété comme de la « précipitation » les déclarations de Jean-Yves Le Drian qui « met le doigt dans un engrenage mal maîtrisé ». « Ils veulent le dernier gadget de la technologie militaire. Et on fait ça à la va-vite. L’Europe pourrait avoir une voix forte centrée sur le respect du droit international » a proposé Grégoire Chamayou, avant d’évoquer la dangereuse évolution des fonctionnalités attribuées aux drones.
« La guerre devient un abattage. Les drones américains ont frappé des citoyens américains. Il y a un vif débat aux Etats-Unis, il faudrait un débat démocratique en France. On peut tirer un bilan critique de l’usage de ces armes, en vigueur depuis dix ans aux Etats-Unis. On les utilise d’abord pour la surveillance et la reconnaissance (Kosovo) Puis on les arme et ils interviennent en appui de troupes au sol (Afghanistan); Puis c’est la guerre des drones tous seuls, la contre-insurrection par les airs. Une guerre théorisée comme une chasse à l’homme aérienne par les stratèges du Pentagone. L’étape suivante, c’est la robotique létale autonome, c’est-à-dire des machines qui prennent la décision de tuer des êtres humains » a mis en garde Grégoire Chamayou.

Claire Béziau, avec Jean-Jacques Bourdin et Juliette Droz