BFMTV

Bolivie: 5 points pour comprendre la crise qui touche le pays après le départ d'Evo Morales 

Quelques jours après le départ du charismatique leader bolivien, le pays est entré dans une crise sans précédents dont les origines remontent à plusieurs années.

Depuis la démission du président sortant Evo Morales, en poste depuis janvier 2006, la Bolivie semble de plus en plus plonger vers l'inconnu et une crise politique inextricable.

Ce dimanche, trois semaines après l'élection présidentielle pour laquelle il était donné vainqueur, celui qui fut le premier président indigène de ce pays enclavé entre le Brésil et l'Argentine et situé à quelques centaines de kilomètres de l'Océan pacifique, a été contraint de renoncer, sous la pression de l'armée, après plusieurs jours de protestations contre sa réélection.

"Je renonce à mon poste de président", a déclaré à la télévision l'homme de 60 ans qui, ce mardi avait déclaré, après avoir assuré être la cible d'un mandat d'arrêt à son encontre, avoir pris le chemin du Mexique, qui lui a accordé l'asile. Après son atterrissage sur place, il a promis de "continuer la lutte" et dénoncé "un coup d'Etat".

  • La "trahison" du référendum de 2016

Afin de comprendre la crise actuelle, il convient de remonter à 2016. Au mois de février de cette année-là, Morales organise un référendum de modification de la constitution, qui lui permettrait de se présenter une troisième fois d'affilée à la présidentielle. Une éventualité refusée à une courte majorité par les Boliviens. 

"Les résultats de ce référendum ont beaucoup divisé, jusque dans les mouvements sociaux. Les Boliviens n'ont pas accepté cette trahison de leur constitution et Evo Morales s'est piégé lui-même, il s'est coincé", analyse auprès de BFMTV Christine Delfour, professeure en civilisation espagnole et latino-américaine contemporaines à l'Université Paris-Est Marne-la-Vallée. 

Car au lieu de respecter le verdict du référendum, Evo Morales a bel et bien décidé de briguer un nouveau mandat, provoquant l'ire de bon nombre de ses opposants.

  • Résultats définitifs tardifs et soupçons de fraudes

Retour en 2019. Au soir du scrutin, Evo Morales arrive en tête avec 45,28% des voix devant le centriste et ancien président de 2003 à 2005 Carlos Mesa, qui récolte quant à lui 38,16% des suffrages. Afin d'éviter un second tour, qui aurait été inédit pour le pays, le candidat de tête doit obtenir soit la majorité absolue, soit au moins 40% des voix avec 10 points de pourcentage d'avance sur le second.

Le 21 octobre, le Tribunal électoral suprême donne 46,4% des voix à Evo Morales, contre 37,07% à Carlos Mesa, sur 95,63% des bulletins dépouillés.

Ce dernier dénonce une "fraude" et les observateurs internationaux critiquent la lenteur des autorités à fournir le résultat définitif. L'opposition appelle à la mobilisation.

  • Multiplication des mobilisations à travers le pays

Un appel suivi dans de nombreuses villes dont la capitale La Paz, où de violents incidents éclatent, ainsi que dans différentes régions. Des incendies de bâtiments, des heurts avec la police et des saccages sont ainsi à dénoter. 

"La société bolivienne est une société violente, dans laquelle il y a un clivage ethnique fort. On ne sait jamais ce qui peut se passer. Récemment, des maisons de ministres ont été brûlées et des députées ont été tondues", abonde encore Christine Delfour.

Reste que la situation d'Evo Morales se complique. Malgré sa victoire officielle décrétée le 25 octobre, les grèves et mobilisation se multiplient et, le 8 novembre, au moins trois unités de police se mutinent à Cochabamba, Sucre et Santa Cruz. 

Evo Morales dénonce un "coup d'Etat en cours", mais le gouvernement exclut une opération militaire contre les mutins. Le lendemain, il lance un appel au dialogue avec les partis politiques, aussitôt rejeté par l'opposition.

  • Vacance du pouvoir et instabilité politique

Cette même soirée de dimanche, Evo Morales annonce dans la soirée qu'un mandat d'arrêt "illégal" a été émis contre lui. Plusieurs anciens dirigeants, poursuivis pour participation présumée aux irrégularités électorales, sont arrêtés.

Le pays se retrouve sans chef d'Etat. Les successeurs prévus par la Constitution en cas de départ du président ont en effet tous démissionné: le vice-président, la présidente et le vice-président du Sénat et le président de la Chambre des Députés.

"Dans ce cas précis, la constitution bolivienne prévoit que le parlement se réunisse et accepte les démissions. Par la suite, le congrès doit, par le vote, désigner un président temporaire dans l'attente d'une nouvelle élection", précise encore Christine Delfour. 

Face à la vacance du pouvoir, la deuxième vice-présidente du Sénat, l'opposante Jeanine Añez, revendique pourtant son droit à devenir cheffe de l'Etat par intérim.

  • Exil et doutes 

Jusqu'à la tenue du référendum de 2016, la présidence d'Evo Morales semblait pourtant tenir du sans faute. Le charismatique leader du parti MAS (Movimiento al Socialismo) était même parvenu à atténuer les clivages d'un pays pourtant extrêmement sclérosé. "Il s'agissait d'une vraie réussite économique" confirme Christine Delfour.

Pourtant, son départ précipité vers le Mexique pose de nombreuses questions. "Je suis assez choquée du fait qu'il ait accepté de se "tirer" de cette façon. Peut-être a-t-il pris peur", spécule cette dernière. 

A court et moyen terme, la situation du pays reste délicate. Pour les prochaines élections présidentielles. Si l'ancien président et adversaire de Morales lors du dernier scrutin, Carlos Mesa, devrait logiquement être de la partie, Christine Delfour estime que la candidature issue "de la dissidence du MAS", qui s'était formée après le référendum de 2016, est également possible. 

Hugo Septier