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Thaïlande: vers un nouveau coup d'Etat?

Des militaires dans les rues de Bangkok, le 20 mai 2014.

Des militaires dans les rues de Bangkok, le 20 mai 2014. - -

Après plusieurs mois de crise, l'armée thaïlandaise a décrété mardi l'instauration de la loi martiale. Des soldats ont été déployés à Bangkok, pour "restaurer la paix". Mais la situation laisse craindre un nouveau coup d’État. Explications.

La crise en Thaïlande a franchi une nouvelle étape, mardi. Après plusieurs mois de tensions et des manifestations anti-gouvernementales -qui ont fait 28 morts et conduit à la destitution de la Première ministre Yingluck Shinawatra le 7 mai dernier- l'armée thaïlandaise a décrété l'instauration de la loi martiale, mardi, et déployé des soldats dans la capitale, Bangkok.

La ville est depuis passée sous le contrôle des militaires et des checkpoints ont été installés à plusieurs points stratégiques. S'agit-il d'un coup d'Etat? Le pays peut-il sombrer dans la guerre civile? Est-il dangereux de s'y rendre? BFMTV.com fait le point.

> Pourquoi l'armée a-t-elle imposé la loi martiale?

Cinq jours après avoir menacé d'intervenir face aux violences des manifestations, qui ont fait 28 morts et des centaines de blessés en six mois, l'armée thaïlandaise est passée à l'acte, ce mardi, en imposant la loi martiale. Les rues de Bangkok sont depuis plusieurs mois le terrain d'affrontements entre pro et anti-gouvernement -les "Chemises rouges" et les "Chemises jaunes"- souvent émaillés de coups de feu et d'explosions de grenades. Après quelques semaines d'accalmie, les tensions ont redoublé après la destitution de la Première ministre Yingluck Shinawatra, le 7 mai. L'opposition veut obtenir le départ du gouvernement intérimaire, mais le puissant mouvement des Chemises rouges a mis en garde ses ennemis contre un risque de guerre civile s'ils s'obstinent à vouloir faire tomber ce qu'il reste du cabinet.

En imposant la loi martiale, l'armée assure vouloir "restaurer la paix et l'ordre public". "On était dans une impasse politique où les Jaunes ne voulaient pas faire de concessions et les Rouges ne tombaient pas dans le piège tendu, donc l'armée a décidé d'intervenir pour mettre un terme à ce face-à-face", analyse Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse à l'Asia Centre, spécialiste de l'Asie du Sud-Est, interrogée par BFMTV.com. Le pays garde en tête le souvenir sanglant du précédent épisode de la crise, au printemps 2010, lorsque les affrontements entre pro et anti-Thaksin Shinawatra, l'ancien Premier ministre, avaient fait plus de 90 morts et près de 2.000 blessés.

> Se dirige-t-on vers un coup d'Etat?

La possibilité, pour l'armée, de déclarer la loi martiale, est inscrite dans la Constitution thaïlandaise. Assurant qu'il ne s'agit "pas d'un coup d'Etat" mais d'une opération de maintien de l'ordre, l'armée s'est tout de même empressée de censurer les médias, sous couvert de l'intérêt de la "sécurité nationale", et de priver d'antenne dix chaînes de télévision. La méthode peut surprendre -d'autant plus que le gouvernement est toujours en place- mais fait surtout craindre une dérive vers un coup d'Etat, dans ce pays qui a déjà connu 18 putschs ou tentatives de putschs depuis 1932, année de l'instauration de la monarchie constitutionnelle.

"Cette imposition de la loi martiale peut quand même se rapprocher d'un coup d'Etat militaire", estime Sophie Boisseau du Rocher. "Certes, il n'y a pas encore de gouvernement militaire, et c'est le point le plus essentiel. Mais le comportement de l'armée à l'égard du gouvernement intérimaire va être décisif pour comprendre ses intentions réelles". Pour la chercheuse, il faut surveiller l'échéance électorale à venir, fixée au 20 juillet. "C'est au moment des législatives que l'on verra s'il s'agit d'un coup d'Etat qui cache son nom", juge-t-elle.

> Y a-t-il un risque de guerre civile?

Des manifestants anti-gouvernement (ou "Chemises jaunes"), le 16 mai 2014, à Bangkok.
Des manifestants anti-gouvernement (ou "Chemises jaunes"), le 16 mai 2014, à Bangkok. © -

L'évolution de la situation dépend en large partie des forces en présence, dans l'arène politique mais aussi dans la rue, via les deux camps de manifestants qui s'affrontent. "Le camp des Chemises jaunes, celui des démocrates, fait preuve d'une certaine légèreté: d'une part, il impose certaines règles qui ne sont absolument pas démocratiques, et d'autre part, il reste très dur sur ses positions alors que les Rouges ne sont pas forcément coupables", fait valoir Sophie Boisseau du Rocher, pour qui la solution à la crise "ne passera que par une négociation générale".

"Ce qui est en jeu dans cette négociation, c'est le renouvellement des règles du jeu politique thaïlandais, telles qu'elles ont été énoncées au milieu des années 50 autour de la monarchie, de l'armée et de la nation", détaille la chercheuse, avant d'ajouter: "Si la situation n'est pas réglée par la négociation, s'il y a un coup de force de la part du parti démocrate, la possibilité d'une guerre civile reste un scénario qu'il ne faut pas sous-estimer, même s'il s'agirait d'un 'cadeau empoisonné' pour le roi, qui est vieux et fatigué".

> Est-il dangereux de se rendre en Thaïlande?

Pour l'heure et dans l'état actuel des choses, la situation en Thaïlande ne justifie pas le report ou l'annulation d'un déplacement professionnel ou touristique dans le pays. "D'après tous les témoignages que j'ai eu ce mardi, il n'y a pas de sentiment d'insécurité", explique Sophie Boisseau du Rocher. "On voit des véhicules militaires qui prennent position dans les grands carrefours de Bangkok mais tout fonctionne encore. Il n'y a donc pas de raison de se priver d'un voyage en Thaïlande si celui-ci a été prévu", assure-t-elle.

Joint par BFMTV.com, le Quai d'Orsay ne s'est pas montré particulièrement alarmiste, et sur son site officiel, le ministère des Affaires étrangères appelle simplement touristes et expatriés français présents sur place à éviter les points de rassemblements et de manifestations.

|||Qu'est-ce que la loi martiale?

La loi martiale octroie à l'armée un pouvoir supérieur à celui des institutions civiles en matière de maintien de l'ordre et de sécurité. Ce pouvoir lui permet d'interdire tout rassemblement ou déplacement, mais aussi de censurer les médias. Les militaires ont le droit de fouiller, d'interdire, de saisir, d'occuper ou de détruire tout lieu, mais aussi de fouiller les individus, les véhicules ou les domiciles. Par ailleurs, l'armée peut choisir d'instaurer un couvre-feu et d'interdire l'accès à certaines zones géographiques définies.

Adrienne Sigel