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"Une énorme prison": un Français expatrié en Chine raconte l'"étouffement" lié à la politique zéro Covid

Hugues, un Français expatrié en Chine, a l'interdiction de quitter son quartier de Guangzhou (Canton) depuis près d'un mois en raison de la politique zéro Covid chinoise. Le trentenaire raconte à BFMTV.com son quotidien enfermé, le manque d'information, et l'incompréhension grandissante de la population à l'égard de la stratégie gouvernementale.

"On est enfermés". Hugues, un Français de 33 ans expatrié à Guangzhou (Canton) en Chine pour le travail, est confiné depuis 25 jours dans son district de Haizhu. En raison de la politique zéro Covid très stricte mise en place par le gouvernement, il est autorisé à sortir autour chez lui pour se promener ou faire ses courses, mais pas plus.

Depuis fin octobre, les bars, restaurants, commerces non-essentiels et lieux de loisirs sont fermés. Et surtout, il ne peut quitter son district sous aucun prétexte.

Des incidents "presque tous les jours"

"Une enceinte a été installée tout autour de notre quartier, et c'est très difficile, pour ne pas dire impossible d'en sortir. C'est vraiment une zone de quarantaine", raconte à BFMTV.com ce Français, qui explique que d'immenses "barrières en plastique remplies d'eau, hautes d'1m70 et toutes attachées entre elles" ont été installées pour interdire à la population de sortir "avec des gardes tout le long".

"Presque tous les jours on voit des incidents. Récemment un groupe de personnes a forcé les barrières tous ensemble pour tenter de s'échapper du quartier (...) C'est impressionnant", poursuit-il.

"On est comme dans une énorme prison avec des gardes à l'extérieur et des groupes de personnes qui font des évasions", ajoute-t-il. "Ça renforce l'impression qu'on n'est pas libres de nos mouvements (...) et ça donne un sentiment global d'étouffement".

"On ne sait pas ce qui va nous arriver demain"

Cet homme, venu s'installer dans la ville il y a 7 ans pour le business, déplore "le manque d'informations" auxquels ils ont accès. "Il y a vraiment ce sentiment qu'on ne sait pas ce qui va nous arriver demain, ni combien de temps ça va durer", regrette-t-il.

"Ces derniers jours, il y a eu des rumeurs selon lesquelles un confinement strict allait être mis en place sur le quartier. Elles ont été démenties officiellement par le gouvernement, mais le problème c'est que les gens commencent à ne plus lui faire confiance", explique Hugues, qui affirme que des annonces similaires avaient été faites à Shangaï quelques heures avant le confinement total.

La Chine est le dernier pays à pratiquer la politique zéro Covid, qui consiste à prendre des mesures de restrictions dès l'apparition d'un cas, à placer en quarantaine dans des centres les personnes testées positives et à exiger des tests PCR quasi-quotidiens pour l'accès aux lieux publics.

Une stratégie qui pèse lourdement sur l'économie, et qui commence à générer à la fois incompréhension et lassitude au sein de la population.

"Il y a quand même beaucoup de décisions qu'on a du mal à comprendre", reconnaît l'expatrié, qui ne cache pas qu'il envisage de rentrer en France l'année prochaine, une fois un visa en poche pour lui et toute sa famille.

"La plupart des étrangers quittent le pays"

Professionnellement, ce revendeur de pièces détachées de matériel informatique vers la France reconnaît que "c'est un peu dur", et évoque des "ruptures de stock". Le jeune homme explique aussi que les difficultés pour recevoir ou envoyer des colis "lui pèsent pas mal", d'autant que "les supermarchés sont pris d'assaut" à la moindre rumeur.

Hugues, qui est également professeur à mi-temps, ne cache pas qu'il manque de liens avec l'extérieur: "On se voit entre voisins, mais on a plus de contacts en dehors du district, ni avec les élèves", confie-t-il.

"Les gens évitent de se rassembler parce qu'on ne sait pas toujours précisément ce qu'on peut ou ne peut pas faire. En tout cas, il y a très peu de monde dans les rues", témoigne cet habitant.

"La communauté étrangère se réduit comme peau de chagrin ici. Depuis le confinement à Shangaï, la plupart des étrangers essaient de quitter le pays quand ils le peuvent", ajoute le Français. Lassé par ce nouveau mode de vie, Hugues fait part d'une autre inquiétude: celle de contracter le Covid-19 et "d'être emmenés dans des hôpitaux de fortune, qui sont en fait des sortes de grandes salles pleines de lits mais pas très fournies en soins".

Quand aux locaux, Hugues explique que certains commencent à prendre conscience du décalage entre les mesures chinoises et le reste du monde grâce à la Coupe du monde de football au Qatar.

"Beaucoup de gens n'ont aucun moyen de savoir ce qui se passe à l'extérieur (de la Chine). Et en regardant le foot, ils ont été choqués qu'à l'étranger, on puisse sortir librement, sans masque par exemple. Certains commencent peut-être à se dire qu'il y a une autre manière de faire".

Multiplication des soulèvements

"Le premier confinement avait beaucoup de sens" pour éviter la propagation du virus, analyse cet habitant. "Le problème, c'est que lorsque le gouvernement s'engage sur une idée, il a beaucoup de mal à la faire évoluer. Peut-être s'est-il trop engagé dans une direction, et aujourd'hui il n'arrive pas à faire marche arrière, ou au moins à rectifier la trajectoire".

Captures d'écran de vidéos des mouvements de protestation qui ont eu lieu à Guangzhou en Chine le 24 novembre dernier.
Captures d'écran de vidéos des mouvements de protestation qui ont eu lieu à Guangzhou en Chine le 24 novembre dernier. © Compte Twitter d'un habitant - CrazyChinaStuff

Actuellement, la tension est telle que des émeutes ont éclaté dans plusieurs villes du pays. La semaine dernière, des habitants excédés sont sortis à quelques stations à métro de chez Hugues pour manifester leur mécontentement. Une révolte qu'il explique par le fait que les gens qui habitaient ce quartier étaient majoritairement des travailleurs du textile "très mal payés" et "aux conditions de vie catastrophiques".

"Ce sont des zones très pauvres de base qui ont été les plus touchées par l'épidémie", tente d'analyser le jeune homme. Ainsi lorsque le confinement strict a été décidé, "les gens ont donc dû faire face à beaucoup de pénuries et se sont retrouvés totalement dépendants des arrivages en eau, en nourriture et en médicaments du gouvernement".

Ces dernières semaines, les soulèvements se multiplient dans plusieurs villes du pays. De violentes manifestations ont éclaté jeudi à Zhengzhou, ville du centre de la Chine qui héberge une immense usine d'iPhone, après le confinement de six millions de personnes ordonné jeudi.

L'ambassade de France en Chine a diplomatiquement critiqué la politique zéro Covid du géant asiatique vendredi sur un réseau social, un inhabituel message très commenté et salué vendredi par des Chinois excédés par cette politique sanitaire.

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV