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Skynet, le logiciel qui identifie les cibles "terroristes" à tuer

Un jeune pakistanais du groupe islamiste radical Jamaat-ud-Dawa tient une bannière pour dénoncer les attaques des drones américains, à Lahore le 5 juillet 2013.

Un jeune pakistanais du groupe islamiste radical Jamaat-ud-Dawa tient une bannière pour dénoncer les attaques des drones américains, à Lahore le 5 juillet 2013. - Arif Ali - AFP

A partir des documents fournis par Edward Snowden, Le Monde a enquêté sur les arcanes d'un logiciel américain ultrasecret baptisé Skynet. Sur la foi de l'analyse de métadonnées, le programme de la NSA est censé permettre aux autorités américaines d'identifier les cibles terroristes avant leur élimination. Un procédé qui soulève beaucoup de questions.

Les agents de la NSA (National Security Agency) l'ont baptisé Skynet, comme dans la saga Terminator. Ce programme informatique américain ultrasecret a pour mission d'identifier des cibles terroristes au Pakistan, qui pourront ensuite être éliminées par les services américains, sur la base de métadonnées. Y compris au titre d'une forme de légitime défense préventive.

L'existence de ce dispositif avait été révélée en avril 2015 par le magazine The Intercept qui se fondait sur des documents fournis par Edward Snowden. Dans son enquête publiée dans l'édition de mercredi, Le Monde rappelle que Michael Hayden, ancien patron de la NSA puis de la CIA, y avait fait allusion lors d'une conférence universitaire:

"Oui, nous tuons des gens en nous basant sur des métadonnées", avait-il déclaré.

Un logiciel de "Big data" plutôt "ordinaire"

Le fonctionnement de Skynet est celui "d'une application ordinaire de Big Data" avance Le Monde, qui s'appuie sur des documents fournis par Edward Snowden. Au terme du processus, la population pakistanaise est classée de manière très binaire en deux catégories: "innocents" ou "terroristes". Ces derniers sont ensuite éliminés par des frappes de drones américains.

Dès lors, comment Skynet distribue-t-il ce droit à la vie ou cet acte de mort? Tout part de l'analyse des fameuses métadonnées soutirées aux opérateurs de téléphonie mobile. Il ne s'agit pas d'écoutes des messages et des communications à proprement parler. Ici, ce n'est pas tant la teneur des communications qui importe que l'expéditeur, le destinataire, l'heure d'émission, la date, le format... Sans oublier la localisation des protagonistes, favorisée par l'usage généralisé des téléphones portables. Et, rappelle le journal, rien ne sert de changer de carte SIM (le numéro IMEI attaché au téléphone fera l'affaire), ni même de s'échanger les appareils. Le logiciel intègre parfaitement ce genre de subterfuges.

"Marge d'erreur"

Une fois les données récoltées, elles sont stockées et analysées par Skynet qui présente cette particularité d'apprendre par lui-même. Pour discriminer les "terroristes", le programme s'appuie aussi sur une "vérité de terrain". ll s'agit d'un "lot de données commentées et annotées dans lesquels les utilisateurs de téléphones mobiles ont été préalablement classés" dans les deux catégories susmentionnées.

Au terme du tri, la NSA fournit -en tenant compte d'une "marge d'erreur"- la liste des cibles à éliminer. La décision finale appartient ensuite au Département d'Etat ou à la CIA. 

Potentiellement 15.000 de faux positifs

Agissant en tant que prestataire, la NSA se targue d'une précision chirurgicale. Les faux positifs, autrement dit les personnes identifiées comme "terroristes" alors qu'ils sont "innocents", ne seraient, dans le meilleur des cas, "que" de 0,008 %. Mais rapporté à la population du Pakistan, soit 189 millions d'habitants, cela fait tout de même quelque 15.000 personnes, souligne le journal du soir. Paradoxalement, 50% des "terroristes" ne sont pas visés car leur "score" de dangerosité établi par l'algorithme de la NSA reste en dessous d'un seuil.

La méthode est-elle efficace? C'est tout le problème posé par Skynet. Selon le Bureau of Investigative Journalism (BIJ) basé à Londres, qui tient les comptes des frappes américaines au Pakistan, 421 tirs de drones ont été effectués par la CIA en 2014 et 2015. Des frappes réalisées le plus souvent de nuit, sur des habitations civiles. Selon le BIJ, 22% des tués seraient des civils, et 1,5% seulement des cibles de "haute valeur". Les quelque 76% des autres morts ne seraient en revanche pas classés dans l'une ou l'autre de ces deux catégories.

D. N.