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Etats-Unis: une nourrice jugée pour avoir massacré les deux enfants qu'elle gardait

Une vue sur Manhattan depuis Central Park, le 30 octobre 2017.

Une vue sur Manhattan depuis Central Park, le 30 octobre 2017. - TIMOTHY A. CLARY / AFP

Ce double meurtre survenu dans un quartier huppé de New York en 2012 a inspiré le livre Chanson douce, de la romancière franco-marocaine Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016.

C'est le cauchemar de tous les parents qui font garder leurs enfants. En 2012 à New York, une nourrice a tué à coups de couteaux les deux enfants dont elle avait la charge, dans l'appartement familial du quartier très huppé de l'Upper West Side, près de Central Park. Ce double meurtre ayant inspiré le roman Chanson douce de la romancière franco-marocaine Leïla Slimani est en procès depuis jeudi aux Etats-Unis. Le tribunal doit décider si la nourrice a tué délibérément les enfants ou dans un accès de folie.

C'était le 25 octobre 2012, dans le quartier de l'Upper West Side. La nourrice, Yoselyn Ortega, 50 ans alors, frappait à coups de couteaux de cuisine Lucia, 6 ans, et Leo, 2 ans, dans la salle de bains. Le père, Kevin Krim, était en voyage. La mère, Marina Krim, partie chercher Lucia à un cours de danse où la gardienne devait l'amener, était rentrée en panique à la maison avec son troisième enfant, Nessie, quand elle avait découvert que Lucia n'y était pas. 

Retrouvés dans la baignoire

Selon le récit de la procureure, Courtney Groves, non contesté par la défense, Marina Krim a retrouvé Yoselyn Ortega debout dans la salle de bains, les deux enfants morts, ensanglantés, l'un sur l'autre dans la baignoire. La nourrice a alors tenté de se suicider en se poignardant à la gorge mais a survécu.

Près de six ans après, elle semblait imperturbable jeudi derrière ses lunettes, au banc des accusés, regardant droit devant elle alors que Marina Krim, 41 ans, entamait l'histoire de ce drame et de leurs relations, apparemment normales, commencées en mai 2010. Le témoignage de cette femme fine et énergique, qui depuis la tragédie a eu deux autres enfants, était électrique: ponctué de sanglots étouffés, de sourires parfois - quand elle se souvenait de ses enfants disparus - mais aussi d'accès de rage contre l'accusée et ses avocats.

"J'ai besoin de te regarder un bon coup", a-t-elle déclaré à l'intention de la nourrice, avant d'entamer sa déposition. "C'est une menteuse", a-t-elle crié plus tard, avant de la traiter de "lâche" et de "dégoûtante".

Une seule vraie dispute avec sa patronne

A en croire Marina Krim, tout avait bien commencé avec Yoselyn Ortega: recommandée par sa soeur, disposant d'une solide référence, elle avait été embauchée pour "18 dollars de l'heure et 500 dollars par semaine". Institutrice de maternelle, Marina Krim avait choisi de ne plus travailler pour élever ses deux premiers enfants. Le salaire de son mari travaillant dans la high-tech leur suffisait pour mener une vie confortable. Mais arrivée au troisième enfant, la mère de famille avait besoin d'aide pour jongler avec les emplois du temps des grands, où danse, natation et dessin prenaient quotidiennement le relais de l'école et du jardin d'enfants bilingue.

La nourrice semblait faire parfaitement l'affaire: jamais en retard, respectant les demandes de sa patronne, ne demandant "jamais rien, même pas une augmentation". Et sa patronne, qui communiquait avec elle en espagnol, était heureuse d'exposer ses enfants à cette culture. En deux ans et demi, Marina Krim ne se souvient que d'"une vraie dispute": lorsqu'elle crut l'aider à améliorer ses revenus en lui proposant de faire quelques heures supplémentaires pour une de ses amies, et que la nourrice se comporta "de façon choquante" avec son amie, dit-elle.

La défense veut plaider la folie

Mais l'histoire fut apparemment vite oubliée, et les Krim allèrent même en vacances en République Dominicaine en février 2012, passant deux jours chez les Ortega. Dans sa plaidoirie d'ouverture, la procureure Groves a affirmé que Yoselyn Ortega avait "brutalement massacré les enfants, en leur tranchant la gorge", des crimes qu'elle avait "soigneusement préparés" et "en sachant que ce qu'elle faisait était mal".

Pourquoi? "On ne le saura peut-être jamais", a reconnu la procureure, évoquant la possibilité qu'Ortega, stressée par l'arrivée à New York de son fils de 17 ans resté jusque-là en République Dominicaine et la perte de son logement, bouillait en fait intérieurement contre son travail chez les Krim. 

Lutte des classes

Mais l'avocate de la défense, Valerie Van Leer-Greenberg, a elle plaidé devant les jurés qu'Ortega avait agi en pure folie. Selon l'avocate, celle-ci "souffre d'une maladie mentale chronique" depuis l'enfance, non traitée en République dominicaine. Ce qui lui vaut "d'entendre des voix", "un mode de pensée psychotique et des hallucinations" qui l'auraient poussée à commettre ces assassinats.

Mais cet horrible fait divers a aussi un parfum de lutte des classes: le monde aisé des Krim, agrémenté de vacances à l'étranger, de beaux mariages ou baptêmes, et le monde de labeur d'Ortega ne se croisent souvent que via ces emplois domestiques. Yoselyn Ortega devait continuer à déposer ce vendredi. Le procès est censé durer trois mois environ.

C.V. avec AFP