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Algérie: comment la télévision s'émancipe de Bouteflika, revenu au pays mais invisible

Le cortège de voitures officielles d'Abdelaziz Bouteflika.

Le cortège de voitures officielles d'Abdelaziz Bouteflika. - BFMTV

Abdelaziz Bouteflika est donc revenu sur le sol algérien. Il n'est cependant pas intervenu physiquement devant ce peuple qui conteste très vivement sa volonté de concourir à un cinquième mandat présidentiel malgré sa santé précaire et sa quasi-impossibilité de paraître en public. La télévision et les médias voient désormais ouvertement en lui l'origine de la crise.

Abdelaziz Bouteflika est rentré dimanche en Algérie mais même en ayant de très bons yeux, il a continué à se dérober aux regards. Après quinze jours passés dans les hôpitaux universitaires de Genève, seuls un avion Gulfstream 4SP blanc sur le tarmac, censé l'avoir ramené à bon port, et un cortège de voitures officielles ont témoigné de son retour. Les Algériens soucieux d'en savoir plus ont eu le réflexe de suivre le journal télévisé de 20h. Ils en ont été pour leurs frais. 

Un portrait pour toute image 

Aucune déclaration n'a filtré de la présidence en-dehors d'un communiqué laconique, et surtout aucune image, excepté un portrait inerte d'Abdelaziz Bouteflika. Le site humoristique et parodique, El Manchar, y est allé de sa supposition quant à l'apparence du chef de l'Etat aujourd'hui, imaginant un curieux hybride entre l'octogénaire et Robocop, le policier robotique d'un Détroit dystopique, planté par le cinéaste Paul Verhoeven. 

Le débat se libère 

Mais l'audiovisuel algérien n'en est pas à rire. Ce dimanche soir, la télévision publique a organisé un débat politique sur son antenne. Et les correspondants du Monde en Algérie ont noté un élément aussi discret qu'extraordinaire: le président algérien a été décrit par cet échange comme étant "la cause de la crise". 

La journaliste Neila Latrous a relevé qu'un autre invité de la télévision avait même réclamé une "transition" assurée par l'armée. 

Un mouvement qui vient de loin 

Redha Menassel, notre correspondant en Algérie, a retracé ce lundi la généalogie du chambardement médiatique qui s'annonce:

"Pour ce qui est du débat contradictoire hier sur la télévision publique, où on a parlé sans détour de corruption, de clientélisme, de transition et surtout d’impossibilité d’un cinquième mandat, il a surpris de nombreux observateurs mais n’est que la suite logique des choses. On se souvient que les journalistes de la radio publique avaient donné le ton le 26 février dernier en organisant pour la première fois de l’histoire un sitting de protestation pour dire non à la censure. Ils ont été rejoint le lendemain par leurs collègues de la télévision algérienne, ce qui était une grande première."

"Deuxième révolution, la télévision publique a ouvert son JT de 20h de vendredi dernier avec les grandes marches organisées dans la journée. Impensable quelques jours auparavant à peine. La présentatrice, ignorant le cinquième mandat, a indiqué que les manifestants réclamaient le changement de système", a-t-il poursuivi.

Enfin, il a lancé: "La démission de la présentatrice de Canal Algérie qui a dû lire à l’antenne l’intégralité de la lettre du président Bouteflika a dû peser énormément au 21, Boulevard des Martyrs, siège historique de la télévision algérienne. D’ailleurs, le syndicat de cette dernière a désavoué dans un communiqué le très puissant secrétaire général de la centrale syndicale." Sidi Saïd, le secrétaire général de la Centrale syndicale UGTA, s'était en effet signalé par un discours pro-cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. 

De la presse publique à la presse privée 

Dans les colonnes du JDD ce dimanche, l'ex-Premier ministre algérien, Ali Benflis, a quant à lui proclamé la "désintégration" en cours du système auquel Abdelaziz Bouteflika sert de prête-nom, et a remarqué que cette décomposition s'accompagnait d'un mouvement d'émancipation d'une partie de la presse: "Les syndicats autonomes sont clairement du côté des manifestants ainsi que les avocats et les journalistes qui, dans le service public, ont trop longtemps été humiliés".

Mais le phénomène n'est pas propre aux médias publics. Ce lundi, le site du quotidien francophone El Watan, privé, a publié sur sa Une un article au ton pour le moins dubitatif. Après avoir ironisé sur le "court séjour" hospitalier en Suisse concédé à l'origine par la communication de l'exécutif mais traduit par "deux longues semaines" de silence radio, le journal évoque le voyage d'Abdelaziz Bouteflika en soulignant que "jusqu'à la dernière minutes, certains avaient des doutes sur la présence d'Abdelaziz Bouteflika à bord de l'appareil", se faisant par ailleurs l'écho de rumeurs allant jusqu'à parler de la possible "mort clinique" du dirigeant. 
Robin Verner