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Vidéo anti-islam : "les salafistes sont tombés dans le piège"

Une voiture incendiée devant le consulat américain de Benghazi.

Une voiture incendiée devant le consulat américain de Benghazi. - -

Karim Bitar est chercheur de l'Institut des relations internationales et stratégiques. Spécialiste des questions de société dans le monde arabe, il revient sur les conséquences de la publication du film islamophobe qui a provoqué l'attaque du consulat américain de Benghazi, en Libye.

Comment expliquer l’émergence de ce film ?

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Comme à chaque fois, c’est le même scénario grotesque qui se reproduit. Il y a un provocateur, quelque part en occident, qui dit quelque chose, qui fait un film ou une caricature, et les salafistes intégristes tombent tête baissée dans le piège qui leur est tendu. Ils réagissent de façon totalement folle, ce qui aboutit à des actes de violence comme la mort de l’ambassadeur américain mardi. Les salafistes semblent ainsi avoir fait exactement ce que les provocateurs souhaitaient qu’ils fassent !

Nous sommes dans une situation de déjà-vu. Cela rappelle, par exemple, l’affaire des caricatures danoises du prophète. On l’a observé : il suffit de quelques dizaines ou centaines de personnes chauffées à blanc par un ou deux imams intégristes pour causer des dégâts considérables, et provoquer un choc des représentations culturelles entre l’islam et les Etats-Unis.

Est-ce lié au contexte électoral américain ?

Ce n’est pas lié aux élections américaines, mais cela peut avoir des conséquences. Mitt Romney et son équipe étaient un peu à la traîne, ils ont très vite sauté sur cette affaire. Le candidat Romney a déclaré que la position de la Maison-Blanche était une "disgrâce". Ils exploitent ces événements pour reprendre la main : ces images risquent de choquer l’Amérique et avoir des conséquences.

Ce qui m’a frappé aujourd’hui, c’est que ces images vont rappeler à l’inconscient populaire américain celles de la prise d’otages de l’ambassade étasunienne d’Iran en 1979. Elle avait été assiégée par des iraniens après la révolution et pendant quelques jours, plusieurs semaines même, l’Amérique avait vu des images de ce type tous les jours. Cela avait conduit à la défaite de Jimmy Carter en novembre 1979.

En dehors des Etats-Unis, quelles seront les conséquences de la publicité faite autour de ce film ?

Aujourd’hui, il y a des gouvernements islamistes qui sont arrivés au pouvoir dans plusieurs pays arabes. Ces gouvernements islamistes sont confrontés à des crises économiques très difficiles, donc il y a la tentation d’une surenchère identitaire. En Egypte, les dirigeants issus de la mouvance des Frères musulmans se retrouvent confrontés à des mouvements qui apparaissent sur leur extrême droite et qui les obligent à se repositionner un peu.

Il y a une certaine démagogie des Frères. Ils craignent d’être débordés sur leur droite par les salafistes, et c’est pareil en Tunisie. Donc ils appellent à des manifestations, on assiste à une dérive radicale uniquement parce que ces mouvements beaucoup plus larges sont soumis à des pressions de groupuscules.

Ce type d’événement va renforcer ces fractures.

Ce film existait déjà depuis quelque temps, pourquoi cela explose maintenant ?

C’est difficile à dire, il suffit qu’il y ait deux ou trois imams, deux ou trois manipulateurs qui ont envie d’organiser une petite manif pour que ça se déchaîne. Je ne sais pas jusqu’à quel point c’est prémédité, mais c’est comme pour les caricatures : ça apparaît tardivement et d’un seul coup on fait de la publicité à ce à quoi l’on prétend s’opposer. Personne n’avait entendu parler de ce film il y a quelques jours et aujourd’hui, il fait exploser les compteurs sur Youtube. Encore une fois, les salafistes tombent tête baissée dans le piège tendu par les provocateurs américains qui se retrouvent aujourd’hui renforcés.

Olivier Laffargue