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Egypte: "L’armée ne joue plus pour le peuple, mais pour elle-même"

Le pouvoir militaire a décrété l'état d'urgence en Egypte le 14 août.

Le pouvoir militaire a décrété l'état d'urgence en Egypte le 14 août. - -

Depuis la sanglante répression de mercredi, le pays est en proie à un flot de violences incontrôlables entre pro-Morsi et autorités militaires. Alors que l'Egypte vit sous le joug de la loi martiale, le nombre de morts ne cesse d’augmenter au troisième jour d’affrontements.

Au troisième jour des violents affrontements qui secouent l’Egypte entre l’armée, au pouvoir, et les partisans du président déchu Mohamed Morsi, BFMTV.com a interrogé Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’IFRI (Institut français des relations internationales) et auteur de Géopolitique de l’émotion, pour livrer son analyse de la situation.

L'Egypte est-elle en guerre civile?

Pas encore. La Syrie est en guerre civile, en proie à une lutte contre le régime. L’Egypte n’est pas la Syrie, ni sur un plan historique, culturel, religieux ou encore démographique. Il ne s’agit pas d’un conflit entre chiites et sunnites, mais entre les militaires et les Frères musulmans. La population se trouve prise en otage entre ces deux forces. C’est une situation qui ressemble davantage à celle du Chili de 1973.

Avec une différence majeure: la population était en majorité derrière l’armée lors de la destitution du président Mohamed Morsi, le 3 juillet dernier. Mais la réaction disproportionnée de l’armée commence à semer le trouble. Les Egyptiens ont le sentiment que l’armée ne joue plus pour le peuple, mais pour elle-même.

L'armée pouvait-elle faire autrement que déloger les manifestants manu militari?

Non, l’armée ne pouvait disperser les milliers de manifestants pro-Morsi autrement que par la force, mais certainement pas par l’utilisation de moyens massifs. Six cents morts pour évacuer deux places au Caire (les places Rabaa al-Adawiya et Nahda, ndlr), c’est complètement disproportionné.

Le général Al-Sissi était dans le gouvernement de Morsi. Pourquoi un revirement si brutal?

C’est la gestion calamiteuse de Mohamed Morsi, un mélange d’incompétence et d’intolérance, qui a poussé le nouvel homme fort du pays à changer son fusil d’épaule. Il avait été demandé à Morsi d’intégrer au gouvernement des gens qui n’étaient issus de la puissante confrérie, ce qu’il a refusé.

Or cette absence totale de culture du compromis que l’on pouvait reprocher à Morsi se retrouve aujourd’hui chez le général Al-Sissi, qui tient tête aux "pressions amicales" des forces étrangères. On retrouve ce même problème, cette absence de culture politique du compromis propre à l’Egypte.

Quel est le poids politique des Frères musulmans en Egypte?

Plus de la moitié de la population est sympathisante des Frères musulmans, c’est un mouvement puissant, surtout en zone rurale. Mais le mandat de Mohamed Morsi a déçu. Les gens sont divisés.

Les Coptes sont-ils menacés?

On se sert de la minorité copte dans les deux camps. Les chrétiens d’Egypte, dont le patriarche avait soutenu la décision de l’armée de destituer Mohamed Morsi, servent de boucs émissaires aux Frères musulmans. De son côté, le général Al-Sissi essaie de s’attirer les faveurs des Occidentaux, en prenant leur défense.

Peut-on parler d'un automne arabe?

Dans un éditorial publié dans Ouest-France, je pose la question suivante: "Printemps arabe, hiver islamiste… et maintenant automne de la démocratie?"

Un combat à mort entre islamistes et militaires était inévitable. Il s’est engagé à l’avantage de l’armée. L’explosion de violence, qui a gagné tout le pays rend toute forme de réconciliation difficilement envisageable. La principale victime, c’est bien sûr l’Egypte elle-même, qui d’acteur majeur dans la région, risque de devenir un objet de rivalités régionales. Ce sont plus encore les Egyptiens.

Au début du printemps arabe, l’exemple de la Turquie était mis en avant comme la preuve qu’il n’existait pas d’incompatibilité entre islam et démocratie. Ce qui se passe sous nos yeux ne remet-il pas en cause cette vision optimiste?

Y-a-t-il un risque de contagion, de déstabilisation du monde arabe?

Pas dans le sens où vous l’entendez. Ce qui est sûr, c’est que le comportement de l’armée égyptienne est un véritable encouragement pour les régimes les plus durs, qui veulent se maintenir ou obtenir le pouvoir. Le message qui est transmis est: "utilisez la force!"

Mais je ne crois pas au "Grand soir" dans la zone. Même si l’Egypte est le cœur du monde arabe, il n’y aura pas forcément d'embrasement généralisé.

Les condamnations internationales sont très virulentes. Les mots suffisent-ils? L'Union européenne doit-elle suspendre l'aide de 5 milliards d'euros promise à l'Egypte?

On dirait qu’il faut parler très fort pour agir le moins possible. Al-Sissi n’écoute pas son allié américain en partie en raison de l’aide massive de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis. Même en Egypte, l’Amérique n’est plus ce qu’elle était.

Donc l’Union européenne doit déjà parvenir à définir une position commune. Nous ne pouvons ne rien dire. Ce que tout le monde pense tout bas, c’est : "Vous avez fait de la pire manière qu’il soit peut-être une bonne action. L’armée égyptienne a contenu le pouvoir musulman dans le sang, mais il fallait le faire."