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Quelle est la situation à Fukushima, dix ans après l'accident nucléaire?

Vue de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi le 11 mars 2020

Vue de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi le 11 mars 2020 - STR/Jiji Press/AFP

Démantèlement de la centrale, gestion des déchets et retour des habitants évacués: une décennie après la catastrophe, les défis sont nombreux à Fukushima.

Il y a dix ans se produisait la catastrophe de Fukushima. Un puissant tremblement de terre suivi d'un tsunami entraînait un accident de niveau 7 - le plus grave, aussi dramatique que Tchernobyl en 1986 - dans cette centrale nucléaire située à 200 km au nord-est de Tokyo. Depuis, les lieux ont été en partie décontaminés, certains des habitants évacués sont revenus vivre sur place et la centrale est en cours de démantèlement. Mais tous les problèmes ne sont pas encore réglés.

● Le très long démantèlement de la centrale

Officiellement, le Japon veut en finir avec le démantèlement de la centrale en une trentaine à une quarantaine d'années, comme le rappelle l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Mais les travaux sont titanesques. Un mur de glace souterrain a notamment été construit pour contenir les écoulements d'eau contaminée. Les combustibles usagés de deux réacteurs ont également été retirés.

Et les travaux prennent du retard. Fin 2019, les autorités ont annoncé que certaines opérations, notamment celles qui consistent à vider les piscines de stockage du combustible usagé des réacteurs 1 et 2, seraient reportées de plusieurs années.

Sans compter que le retrait du corium solidifié (le magma constitué du combustible et de débris fondus), hautement radioactif, implique de nouvelles techniques qui ne sont pas encore maîtrisées. Pour rappel, les cœurs de trois des six réacteurs de la centrale, n'étant plus refroidis, étaient entrés en fusion et avaient percé les cuves pour se répandre dans le fond de leur enceinte de confinement.

"C'est un chantier très ambitieux, concède pour BFMTV.com Patrice François, expert à l'IRSN. Les essais de reprise du corium du réacteur 2 devaient commencer en 2021 avec un bras téléopéré mis au point au Royaume-Uni, mais cela a pris du retard. Combien de temps faudra-t-il pour récupérer le corium? On ne sait pas."

D'autant que ce corium se trouve sous différentes formes et se compose de multiples matériaux, notamment le béton du radier - le socle de la centrale. Tepco, l'exploitant, a diffusé des images de ce corium. "Il y a des poussières, des fragments, des particules liquides, fondues, hybrides, il va falloir développer différents outils", ajoute Patrice François. Le défi est conséquent, certains robots n'ont pas pu aller au bout de leur mission, mis hors circuit par la très haute radioactivité. À titre de comparaison, le corium de la centrale de Tchernobyl n'a jamais été récupéré.

Un bâtiment endommagé d'un des réacteurs de la centrale de Fukushima, le 21 février 2021 au Japon
Un bâtiment endommagé d'un des réacteurs de la centrale de Fukushima, le 21 février 2021 au Japon © Philip FONG © 2019 AFP

● La décontamination partielle de la région

Dès 2013, les autorités japonaises ont lancé un vaste chantier de décontamination des 9000 km2 de la zone, soit l'équivalent de la Corse, qui s'est poursuivi jusqu'en 2019. Au total, quelque 16.000 personnes y ont participé, retirant 20 millions de mètres cubes de déchets pour un coût de 24 milliards d'euros, rappelle le CNRS.

Dans les champs cultivés et les jardins des zones résidentielles, le sol sur une prodondeur de de cinq centimètres a ainsi été retiré. Si le chantier a été énorme, il reste à relativiser. D'abord parce que les forêts et les zones montagneuses ne seront pas décontaminées. Trop compliqué, trop coûteux. Elles représentent pourtant les trois quarts de la zone contaminée par le panache de fumée.

Enfin, la zone 3 - la plus proche de la centrale - d'une superficie de 336 km2, soit un peu plus petit que Mayotte, ne le sera pas non plus. Elle s'apprête pourtant à être partiellement rouverte.

Olivier Evrard, chercheur au Commissariat à l'énergie atomique (CEA) dans l'équipe de géochimie des impacts, remarque cependant que les taux de radiation ont nettement baissé en dix ans. "Nous avons régulièrement effectué des mesures depuis 2011, toujours aux mêmes endroits, explique-t-il à BFMTV.com. Et nous constatons une diminution de 90% des niveaux de contamination dans les zones décontaminées."

Si ce chercheur s'interroge néanmoins sur les effets des évenements climatiques - de l'érosion des sols aux précipiations en passant par les glissements de terrain causés par les typhons, habituels dans la région - sur ces potentiels réservoirs de contamination, il estime cependant que cette opération de nettoyage, même partiel, n'aura pas été vaine.

"Les retombées au sol ont représenté 20% des émissions de la centrale, poursuit Olivier Evrard. Cela concerne notamment l'iode 131, émis lors de l'accident, mais qui se désintègre vite. Pour le césium 134, sa demi-vie (le temps nécessaire pour que la moitié des atomes se désintègrent naturellement, NDLR) est de deux ans. On a également retrouvé des traces de plutonium mais sous-forme de microparticules et à des niveaux très faibles, à peu près les taux d'avant l'accident. En ce qui concerne le céisum 137, émis en abondance, sa demi-vie est de trente ans."

● Des risques pour la santé?

Un élément radioactif qui va donc persister dans la région. Mais selon les autorités japonaises, les niveaux d'exposition aux radiations ne dépassent pas 20 millisieverts par an (mSv/an), seuil choisi au moment de l'évacuation mais qui suscite la controverse. Car c'est celui réservé aux travailleurs du nucléaire et non à la population générale.

À titre de comparaison, en France métropolitaine, un habitant reçoit en moyenne 4,5 mSv/an, indique l'IRSN. Deux tiers de l'exposition sont liés à des sources naturelles, le reste aux examens médicaux. Et de manière général, il est admis que la limite d'exposition du public est de 1 mSv/an.

Pour David Boilley, président de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (Acro), ce seuil retenu par le Japon est "inacceptable", dénonce-t-il pour BFMTV.com. "C'est le niveau des travailleurs du nucléaire que l'on applique à des enfants." D'autant plus problématique que si certaines personnes reviennent volontairement s'installer sur place, d'autres y sont contraintes faute de moyens financiers, les aides au relogement arrivant à leur terme.

"Si le gouvernement japonais a fait baisser la radioactivité ambiante, notamment dans les zones de vie avec des oasis dans les zones évacuées, il a conservé une limite de dose élevée. Et a ainsi retenu le seuil le plus haut de la Commission internationale de protection radiologique qui estime que la limite pour les personnes vivant dans des zones contaminées est comprise entre 1 et 20 mSv/an. Et si les autorités assurent revenir à un seuil de 1mSv/an, elles ne donnent aucun calendrier et ne précisent pas les moyens."

Cela représenterait pourtant un risque accru de développer certaines maladies, notamment des cancers. Surtout pour les enfants, plus sensibles. Un suivi sanitaire a ainsi été mis en place dans la région avec notamment des campagnes de dépistages du cancer de la thyroïde. Il enregistre bel et bien une hausse de ces cancers chez les enfants. "On dénombre 252 cas depuis 2011, c'est plus qu'attendu, continue David Boilley. C'est un cancer très rare chez l'enfant."

Pour certains, notamment le comité scientifique de l'ONU sur les conséquences des émissions radioactives, cette hausse ne serait dû qu'à une meilleure technique de dépistage. Mais pour le représentant de l'Acro, cet arguement ne tient pas. "Quand on regarde précisément les choses, comme l'âge de dépistage et d'apparition de ces cancers, on ne peut pas exclure que certains soient dus à la radioactivité."

● La difficile gestion des déchets

Autre défi de taille: la gestion des déchets. Dans un premier temps, ces millions de mètres cubes de végétaux, terres et débris issus de la décontamination ont été éparpillés un peu partout - plus d'un millier de sites. Des montagnes de sacs en plastique noir s'amoncellaient dans les champs. Les autorités projettent dorénavant de les regrouper dans une zone près de la centrale nucléaire.

"L'idée, c'est de les y entreposer pour trente ans, indique David Boilley, président de l'Acro. Les autorités envisagent aussi d'utiliser à terme ces terres contaminées pour en faire des routes, des remblais, des digues. Avoir enlever toutes ces terres pour finalement les redisperser, ça n'a pas de sens!"

L'autre problème, c'est le stockage de l'eau contaminée. Car il est toujours nécessaire de refroidir les cœurs des réacteurs nucléaires entrés en fusion. Un sytème complexe de pompage permet de récupérer cette eau, le circruit étant pensé en boucle fermée pour éviter les fuites. Mais il est excédentaire avec une centaine de mètres cube d'eau supplémentaires par jour. Il faut donc stocker ce surplus, contaminé au tritium. À l'heure actuelle, quelque 1,2 million de mètres cube d'eau sont conservés dans des citernes sur le site de la centrale. Mais il devrait arriver à saturation l'année prochaine.

Plusieurs solutions sont envisagées, notamment le rejet dans l'océan de cette eau contaminée. Mais sa radioactivité dépasse les seuils autorisés, il faudrait donc de nouveau décontaminer cette eau. Il n'empêche que cela inquiète la population, les pêcheurs et les associations de défense de l'environnement. L'autre scénario serait un rejet atmosphérique par évaporation, permettant de récupérer les résidus solides. Mais le système reste à concevoir. Pour le Réseau sortir du nucléaire, "la catastrophe de Fukushima n'est pas terminée", dénonce l'association.

● La mainmise des Yakuzas

Dès le lendemain de l'accident, la pègre japonaise aurait pris part aux travaux de démolition et de gestion des déchets à Fukushima, comme le pointait un article du Monde. Elle aurait en effet été chargée de trouver les liquidateurs, ciblant les personnes endettées, les sans-domicile fixe ou celles souffrant d'un handicap psychologique. Ces derniers s'exposant sous la contrainte aux radiations, sans véritable protection et pour une faible rétribution.

La pratique ne daterait d'ailleurs pas de cette catastrophe mais concernerait l'ensemble de la filière nucléaire qui aurait eu recours à leurs services pour les travaux les plus dangereux. Pour Clotilde Champeyrache, économiste et spécialiste de la mafia, cela n'a rien de surprenant.

"Les yakuzas ont infiltré l'économie légale, commente pour BFMTV.com cette maîtresse de conférences à l'université Paris 8. Ils sont moins visibles depuis les années 1990 et le durcissement de la loi mais ils sont toujours très présents. C'est à eux que l'on s'adresse quand on veut résoudre un problème. En l'occurence, une pénurie de main d'œuvre pour un travail que personne ne veut faire."

Officiellement, Tepco a demandé à ses sous-traitants de s'engager à n'avoir aucun lien avec la pègre. Chose difficile à s'assurer avec le recours aux sociétés écrans. Les yakuzas seraient-ils toujours de la partie? Pas impossible, estime Clotilde Champeyrache, auteure de "La Face cachée de l'économie: néolibéralisme et criminalités".

"Tepco a été plusieurs fois accusée d'avoir des accointances avec les yakuzas. Mais c'est très banal au Japon. Ils font partie de la vie quotidienne. D'une certaine façon, ils sont perçus comme fournissant un service dans une situation d'urgence."
Des sacs contenant des éléments de sol contaminés déposés dans un champ de Tomioka, dans la préfecture de Fukushima, au nord de la centrale nucléaire, le 29 février 2020
Des sacs contenant des éléments de sol contaminés déposés dans un champ de Tomioka, dans la préfecture de Fukushima, au nord de la centrale nucléaire, le 29 février 2020 © Charly Triballeau-AFP

● Le faible retour des habitants

Dès le 11 mars 2011, jour de l'accident, des habitants étaient évacués. Au total, ce sont 160.000 personnes résidant dans la préfecture de Fukushima qui seront déplacées, dénombre l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Depuis, certains d'entre elles sont revenues. Car dès 2014, le gouvernement japonais a progressivement levé les ordre d'évacuation des douze communes de la zone, appelant même la population à revenir.

Aujourd'hui, seulement deux de ces communes enregistrent un retour à hauteur de 80% de leur population. Pour la majorité d'entre elles, moins de 30% de leurs habitants sont revenus vivre sur place, pour la plupart des personnes âgées. Malgré les incitations financières, les familles refusent de revenir, notamment parce que les écoles et hôpitaux fonctionnent au ralenti.

"Les conditions matérielles sont intéressantes, pointe pour BFMTV.com Christine Fassert, socio-anthropologue qui a coordonné une étude sur les conséquences éthiques, sociales et politiques de l'accident nucléaire de Fukushima pour l'IRSN. Pour la scolarisation des enfants, les uniformes, ffrais de cantine et voyages sont gratuits. Mais cela ne suffit pas."

Notamment parce que la composition de ces villages a changé. Les nouveaux habitants sont souvent les travailleurs de la centrale - une population masculine, jeune et peu qualifiée entraînant parfois une hausse de la criminalité.

"Le gouvernement est dans une posture de reconstruction, de reconquête de ces territoires, poursuit Christine Fassert, enseignante-chercheuse à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Si certains habitants, notamment les plus âgés, veulent tirer un trait et vivre comme avant, pour d'autres, ce retour est source d'inquiétudes et synonyme d'une grande souffrance qui est peu entendue."

Car il est presque mal vu de s'inquiéter. "Un père me disait qu'il ne saurait que dans vingt ans s'il a bien fait de revenir avec sa famille", raconte la sociologue. Elle se souvient encore d'un mère, qui a quant à elle refusé de revenir dans la préfecture de Fukushima. "Elle m'a dit que si jamais son enfant avait un cancer dans vingt ans, elle ne voulait pas avoir à répondre à la question: 'pourquoi est-on revenu?'"

Pour une visite virtuelle de la centrale, c'est ici.

dossier :

Fukushima

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV