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Rosinski: "Le prochain Thorgal sera le meilleur!"

Thorgal

Thorgal - 2017 Le Lombard Rosinski Van Hamme

ENTRETIEN - Christie's Paris met en vente ce samedi 17 juin une quarantaine de planches et d’illustrations du célèbre dessinateur de Thorgal.

En 2017, Thorgal, la série du scénariste Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch) et du dessinateur Grzegorz Rosiński, souffle ses 40 bougies. Débutée le 22 mars 1977, cette série qui raconte les aventures du viking fils des étoiles a été traduite en dix-huit langues et s’est écoulée à 14 millions d’exemplaires dans le monde.

Ce samedi 17 juin, Christie's Paris, en collaboration avec la Galerie Maghen, propose à la vente une quarantaine de planches et d’illustrations de Rosinski. Des trésors extraits des meilleurs tomes de Thorgal, dont Au delà des ombres, La Chute de Brek Zarith et Les Archers, où la célèbre ennemie de Thorgal, Kriss de Valnor, fait sa première apparition. Ces pièces, très recherchées par les amateurs, pourraient battre des records de vente. BFMTV.com a pu rencontrer Rosinski, qui est en pleine préparation du nouveau Thorgal.

Rosinski et Thorgal
Rosinski et Thorgal © Christie's / Rosinski

Une quarantaine de planches sont vendues chez Christie’s. Celles-ci, réalisées dans les années 1980, forment un précieux témoignage sur la manière dont vous travailliez le noir et blanc à l’époque. Aujourd’hui, vous travaillez désormais à la couleur directe. Quel regard portez-vous sur ces planches?

J’étais arrivé à un moment où je ne pouvais plus rien apprendre de moi-même. Ce qui me passionne, c’est la résistance de la matière. Le moment où je me suis rendu compte que je connaissais tout du noir et blanc, tous les mystères de cette technique, je m’en suis éloigné. Je suis allé voir mes archives. Lors de mes études aux Beaux-Arts, j’avais essayé toutes les techniques. Je m’en suis souvenu et j’ai essayé de les appliquer à la bande dessinée.

Une édition en noir et blanc des 6 premiers Thorgal vient d’être éditée dans un format proche de celui de la planche originale. Votre dessin y est beaucoup plus grand que dans les albums de Thorgal que l’on connaît. Est-ce que cela vous semble être la manière pour découvrir votre oeuvre?

Non (rires). Je préfère que ce soit sur le papier des gazettes, des journaux. À une époque, être imprimé était le plus fascinant pour moi. La qualité du papier ne comptait pas. C’était imprimé n’importe où. Chaque centimètre de papier était rempli. Il n’y avait pas de pages blanches. Quand on me demande de dédicacer mes anciens albums polonais, je suis assez content, parce qu’il n’y a pas de place pour le dessin. Je me contente de les signer. Les dédicaces ne me passionnent pas. Ça m’a fait plaisir à certaines périodes. Maintenant, c’est fini, parce que c’est devenu un commerce.

"Les dédicaces ne me passionnent pas."

Lorsque vous étiez aux Beaux Arts, vous pensiez que la BD n’était pas noble...

Quand j’étais au lycée, j’avais déjà un certain niveau, dont je n’ai pas honte aujourd’hui. C’était des histoires de science-fiction, des westerns. Je les ai faites sans savoir vraiment ce qu’était la bande dessinée. C’est grâce à de vieilles pages de Vaillant [ancêtre de Pif Gadget, fondé en 1945, NDLR] trouvées en 1948-1949 que j’ai appris ce qu’était la bande dessinée. Après, je suis passé à l'art non-figuratif, à l'art conceptuel. Dans ce climat-là, j’ai complètement oublié la passion de mon enfance. J’ai eu beaucoup de mal à retrouver le niveau que j’avais avant le lycée, quand j’avais 12-13 ans.

Le tome 5 de Thorgal, Au-delà des ombres (1983)
Le tome 5 de Thorgal, Au-delà des ombres (1983) © Christie's Rosinski

Quel est votre regard sur l’entrée de la BD sur le marché de l’art? Et sur cette reconnaissance de la BD par l’Art?

Enfin! La BD, c’est l’art le plus compliqué, le plus complexe. Pour moi, la bande dessinée c’est la reine de l’art visuel. C’est de la peinture, c’est du dessin, c’est de la littérature. Enfin, on a aboli cette distinction entre la bande dessinée et les autres arts… Je me souviens de l’époque où j’étais peintre non-figuratif. Le plus grand péché était qu’une image raconte une histoire. Ça, c’est des conneries. Je n’ai jamais accepté cette attitude. C’est pour ça que je suis rentré (il souffle) dans mon univers naturel où l’image raconte quelque chose. L’endroit naturel pour la bande dessinée, c’est la galerie. Il faut considérer les planches comme des objets d’art.

"Tintin ne m’a jamais inspiré"

Les planches exposées correspondent à la période 1978-1988, souvent considérée comme la meilleure période, la plus inventive, la plus surprenante du point de vue de la mise en scène…

Pas pour moi. Je comprends ce phénomène, parce que c’est le même que pour les gens qui considèrent que les Tintin sont le comble de l’art. Ça ne m’a jamais inspiré. Je ne connaissais pas Tintin. Ça n’existait pas dans mon pays [la Pologne, NDLR]. C’est quoi, Tintin? C’est simple, c’est la ligne claire. Je n’ai jamais aimé la ligne claire. C’est très ennuyeux. Je suis l’homme de la nature, de la matière, j’aime bien me salir… Quand j’ai les mains propres, je pense que je n’ai rien fait, que j’ai perdu mon temps. Alors je plonge mes mains dans la matière et je l’utilise pour créer l’image.

Cela veut dire que vous n’êtes pas satisfait de tomes comme Au-delà des ombres

A cette époque, j’étais très stressé. Je voulais faire comme les autres. Puis, j’ai progressé. Dans l’esprit des lecteurs, ces albums sont restés comme les meilleurs, parce que c’était la fascination, la fraîcheur des débuts. C’est très subjectif. Ils ont passé leur enfance avec ce Thorgal. Pour moi, ce ne sont pas les meilleures planches.

Le 3ème tome de Thorgal, Les Trois Vieillards du pays d'Aran (1981)
Le 3ème tome de Thorgal, Les Trois Vieillards du pays d'Aran (1981) © 2017 Le Lombard Rosinski Van Hamme

Même la célèbre planche des Trois Vieillards du pays d'Aran où Thorgal plonge du haut du château?

Non... On essaie différents trucs, qui viennent du cinéma, de l’animation. Après, je me suis de plus en plus concentré sur la bande dessinée même, qui dispose de ses propres moyens. Elle n’a pas besoin de béquilles qui viennent d’autres médias. La bande dessinée doit chercher ses propres moyens d’expression.

Quel est le meilleur Thorgal selon vous?

Il n’y en a pas, parce que chaque Thorgal est différent. Si un Thorgal ressemble au tome précédent, c’est un échec pour moi. Ça veut dire que je n’ai pas assez cherché. C’est le rôle du créateur de chercher sans cesse et de ne pas se copier. Je fais attention. Si on commence à admirer ce que l’on fait, on tombe dans le maniérisme, dans l’habitude.

On peut donc dire que le meilleur Thorgal, c’est celui sur lequel vous travaillez aujourd’hui?

Oui, on peut dire ça (il sourit).

Jérôme Lachasse