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Dans les coulisses des couleurs de Thorgal

Détail de la couverture de l'album Les Archers

Détail de la couverture de l'album Les Archers - Le Lombard

PAROLES DE COLORISTES (3/3) - Un jour avant le Festival de la BD d’Angoulême, BFMTV vous propose de découvrir le parcours d’une figure méconnue du 9e Art. Aujourd’hui Graza, coloriste de Thorgal, se dévoile.

Thorgal, série inventée en 1977 par Jean Van Hamme (scénario) et Grzegorz Rosinski (dessin), fêtera cette année son quarantième anniversaire. L’occasion de se replonger dans cette oeuvre du 9e Art. Et de découvrir que Van Hamme et Rosinski ne furent pas les uniques artisans du succès des aventures de l’Enfant des étoiles. Entre les tomes 19 à 28 (de La Forteresse invisible au Sacrifice), Rosinski prêta ses pinceaux à la coloriste Graza. Née en Pologne, elle fut scénographe de théâtre avant d’arriver aux débuts des années 1990 et de s’occuper de BD. Elle vit désormais en Belgique et a accepté de répondre aux questions de BFMTV.com.

Quels sont vos premiers souvenirs de bande dessinée?

Ce ne sont pas des lectures mais la première BD que mon mari [Zbigniew Kasprzak, dit Kas, ndlr] a dessinée en Pologne lors d’un petit concours, sans doute vers 1976-1978. C’était une histoire de science-fiction. Il en avait écrit le scénario. C’est ainsi que son aventure dans la BD, et la mienne aussi, ont débuté.

Vous ne lisiez pas de BD?

Avant, non. Nous habitions tous les deux en Pologne. Il n’y avait pas beaucoup de BD.

Comment êtes-vous devenue coloriste?

J’aidais déjà mon mari en Pologne quand il faisait ses albums. Il dessinait beaucoup d’illustrations, de graphismes. Je lui apportais juste un coup de main car ma profession était différente. J’étais scénographe. Je m’occupais des décors et des costumes pour des pièces de théâtre en Pologne. Quand nous sommes arrivés en Belgique, Grzegorz [Rosinski, le dessinateur de Thorgal, ndlr] était au courant que je savais faire les couleurs. Avec mon mari, nous avions tous les deux étudié à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Et je m’occupais déjà des couleurs de Hans, lorsque mon mari a pris la succession de Grzegorz sur la série. Après, très naturellement, Grzegorz m’a demandé si je pouvais faire Thorgal. Il paraît qu’il était content de mon travail. Je me suis occupée de dix albums.

Graza
Graza © Didier Le Metour

On est alors en 1992-1993. C’est à ce moment-là que vous avez pleinement commencé à faire des couleurs?

En arrivant en Belgique, j’ai arrêté la scénographie. Pour des raisons familiales. Je me suis consacrée à un boulot que je pouvais faire depuis chez moi avec trois enfants. C’était vraiment très confortable.

La transition de scénographe à coloriste a-t-été compliquée?

Vous savez, plein de gens changent de métier. Je trouve que scénographe et coloriste, ce n’est pas très éloigné. Il faut créer une ambiance. Vous connaissez sûrement Le Grand Pouvoir du Chninkel [scénario de Van Hamme, dessin de Rosinski, paru dans la revue (À suivre) en 1986, ndlr]. Je me suis occupée de la mise en couleur en 2001-2002. J’ai eu carte blanche.

Comment adapte-t-on un récit aussi mythique et prévu à l’origine en noir et blanc?

C’était assez difficile. Et très controversé. C’est vrai que Chninkel était fait pour le noir et blanc. Il reste d’ailleurs aujourd’hui beaucoup plus de fans de la version noir et blanc. Mais la version en couleur était faite pour intéresser un public plutôt jeune et habitué à des couleurs. J’ai adoré faire cela. C’était vraiment un challenge.

Première page du Grand Pouvoir du Chninkel
Première page du Grand Pouvoir du Chninkel © Rosinski Van Hamme Casterman

Le premier album de Thorgal que vous avez colorié est le tome 19, La Forteresse invisible. Comment se déroule la collaboration ? Il vous donne des indications?

Ce n’est pas Rosinski qui avait des indications, mais Jean Van Hamme dans le scénario. Il était très clair. Il indiquait les moments de la journée, la météo - car en regardant les traits noir et blanc, ce n’est pas évident de deviner cela. Pendant les premiers albums, on a feuilleté le scénario avec le dessin. Tout s’est très bien passé.

Est-ce que vous pouvez expliquer votre méthode?

Pour Thorgal, je travaillais de façon traditionnelle avec la gouache, le bleu [planche où les traits noirs de l'encrage sont imprimés en bleu-gris clair, ndlr] et les films transparents. Ce n’est pas évident: quand on fait le coloriage sur les bleus, on ne voit pas les traits noirs. Mais tout le monde faisait comme cela à l’époque.

Puis, en 2005, vous vous êtes occupée des couleurs d’Achtung Zelig.

C’est un album de Krzysztof Gawronkiewicz et Krystian Rosenberg, qui sont très connus en Pologne. C’est une histoire assez simple qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale. Elle était aussi conçue pour le noir et blanc, mais l’éditeur Casterman a insisté pour que le récit soit colorié. Ce n’est pas du tout de la ligne claire. Il y a des traits réalistes. Il n’y a pas beaucoup de place pour la couleur, encore moins que dans Le Grand Pouvoir du Chninkel, où il y avait des scènes avec des grands paysages.

Planche d'Achtung Zelig
Planche d'Achtung Zelig © Casterman

2005, c’est aussi l’année où Rosinski décide de passer à la couleur directe.

C’est très fatiguant pour un dessinateur de toujours dessiner en noir et blanc. Je le comprends très bien. Il voulait faire autrement et est passé en couleur directe. Ça m’a étonné. J’ai été réticente jusqu’au moment où j’ai découvert le dessin. Je suis revenue quelques années après avec les spin-offs de Thorgal. J’en ai fait sept, je crois. Le dessin de Giulio de Vita [sur la série dérivée Kriss de Valnor, ndlr] ne ressemblait pas à celui de Rosinski. Celui de Roman Surzhenko [qui s’occupe de la série dérivée Louve, ndlr] oui, mais son dessin est très précis. Il travaille sur ordinateur. Pour colorier à la main une planche réalisée à l’ordinateur, c’est extrêmement difficile. Il fallait être extrêmement précis. Ce travail m’a pris deux fois plus de temps que pour l’autre dessinateur. J’ai appris à travailler sur l’ordinateur, mais cela ne m’intéresse pas du tout. Je suis très manuelle. Je fais de la peinture...

En 2014, vous arrêtez de travailler sur Thorgal. Pourquoi?

Ce n’est pas moi. C’est Piotr Rosinski qui a décidé qu’il fallait changer quelque chose. Colorier à la main coûte très cher et les maisons d’édition cherchent toujours à réaliser des économies.

Depuis vous continuez de colorier des albums de BD?

Je continue de travailler avec mon mari. Je suis habituée à un dessin spécifique: celui de Rosinski et de mon mari qui sont vraiment très proches. Je ne cherche pas à colorier n’importe quel album.

Jérôme Lachasse