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Xavier Dorison: "J'aime confronter Thorgal à ce qu'il ne peut pas résoudre" 

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- - © Grzegorz Rosinski, Xavier Dorison/Le Lombard

A l’occasion de la sortie du 35e tome de Thorgal, BFMTV.com a rencontré le nouveau scénariste de la saga et son dessinateur de toujours, Grzegorz Rosinski.

Retour fracassant pour Thorgal, créé il y a presque quarante ans dans les pages du Journal Tintin par Grzegorz Rosinski et Jean Van Hamme. Exit Yves Sente, qui avait signé les cinq derniers albums. Place à Xavier Dorison, l’émérite scénariste de Long John Silver et d’Undertaker.

Parfaitement à l’aise pour dépoussiérer les mythes et leur imprimer un second souffle, il clôt dans ce nouveau tome, intitulé Le Feu écarlate, les pistes lancées par Yves Sente dans Kah-Aniel (2013) tout en s’appropriant complètement les personnages et le récit. Fan de la première heure, parfaitement à l’aise dans les mondes de Thorgal (il a d’ailleurs collaboré à un tome de Kriss de Valnor, un des spin-off de la saga), il n’a pas pu s’empêcher de glisser quelques références aux récits passés, notamment au cycle de Qâ.

Rosinski, de son côté, continue de travailler en couleur directe. Âgé aujourd’hui de 75 ans, il dessine toujours à merveille le feu et les ruines. "J’ai passé mon enfance dans les ruines [en Pologne]. Mes jouets étaient ce que j’extrayais des ruines et des maisons bombardées", a-t-il déclaré à BFMTV.com. "Je n’aime pas les ruines, mais ici je suis au service de textes littéraires."

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- © © Grzegorz Rosinski, Xavier Dorison/Le Lombard

Un conflit interne

Grzegorz Rosinski: "J’ai commencé l’album plein d’énergie et d’imagination. Puis, après quelques pages, je suis tombé malade. J’ai passé beaucoup de temps à l’hôpital. La seule chose que je pouvais faire était le storyboard. L’état dans lequel j’étais, c’était très dur. Je n’étais pas sûr d’y arriver. Je suis fier de ma force vitale. J’ai réussi quand même. Cette planche, je l’ai raccourcie un peu. J’ai supprimé un dessin ici [il désigne le bas de la planche, ndlr]. Je n’aime pas tellement dessiner ce type de cases qui rappellent le cinéma, avec des zooms." Xavier Dorison: "L’aventure est d’habitude liée à une problématique externe: les personnages affrontent soit d'autres personnages, soit le milieu. En général, ils s’affrontent moins eux-mêmes, ce qu’on appelle un conflit interne. Ici, une bonne partie de cette histoire est liée à un conflit interne. Dès le départ, le ton est posé avec ce personnage enfermé et ces cases très serrées. Cette page, je l’ai aussi conçue en me disant que j’avais besoin d’une ellipse entre le tome précédent et celui-là pour placer Thorgal dans une situation où il n’a pas vu, comme nous, ce qui s’est passé les semaines ou les mois précédents. Dès le départ, il est plongé, comme nous, hors de l’histoire."

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- © © Grzegorz Rosinski, Xavier Dorison/Le Lombard

La violence

Grzegorz Rosinski: "L’album n’est pas plus violent que les mangas pour enfants ou les comics américains. De manière générale, la bande dessinée est pleine de violence. Je suis absolument non-violent mais je me suis rendu compte que pour montrer la beauté et la bonté du monde, il faut montrer, par contraste, son côté méchant. Ce charnier est nécessaire. Heureusement, c’est peint. Je n’ai pas besoin de dessiner tous les cerveaux qui éclatent. Je n’aime pas du tout le gore." Xavier Dorison: "Quand je suis arrivé sur Thorgal, j'ai dit d'emblée que je voulais m’inscrire dans la tradition de cette série tout en la rendant un peu plus adulte. Je crois que notre public a changé et c’est aussi ma façon de raconter des histoires. Cette scène fait partie de cette orientation plus adulte de Thorgal. Notre public, contrairement à celui de 1977, est confronté à des récits où le niveau de violence et de réalisme a beaucoup changé. Notre public connaît Game of Thrones et beaucoup d’autres histoires qu’on ne connaissait pas à l’époque. Il acceptera donc assez mal aujourd’hui qu’un personne qui reçoit une flèche dise: 'aïe, je meurs'. C’est important pour un scénariste de savoir ce que sait son public pour éviter d’être dans le cliché."

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- © © Grzegorz Rosinski, Xavier Dorison/Le Lombard

Bulles et dialogues

Xavier Dorison: "Il y a plusieurs éléments très particuliers dans Thorgal. D’abord la forme des bulles. Ce ne sont ni des rectangles, ni des cercles. C’est très original. Ensuite, c’est assez amusant, il n’y a pas de traitement spécifique des bulles de textes off et des bulles de textes directs. Elles ont le même type de forme. C’était très amusant aussi de discuter avec Grzegorz de la place des bulles. Les dialogues sont écrits dès le départ. Puis, les bulles sont posées sur la planche lors de sa fabrication. Je viens d’une école où il est très rare qu’elles soient dans la zone blanche, entre les cases, alors que Grzegorz, lui, les y place très souvent. On a beaucoup déplacé de bulles. Certaines ont été remises dans les cases, d’autres ont été laissées dans les intercases. La BD est un art où la réussite comme l'échec peuvent dépendre d'un détail infime. C’est vraiment un exercice de mikado où il faut que tout marche."

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- © © Grzegorz Rosinski, Xavier Dorison/Le Lombard

Le dessin

Grzegorz Rosinski: "Quand je dessine les foules, il n’y a aucun détail. Chacun peut s’imaginer, peut s’approcher, agrandir le dessin dans son imagination. J’adore ce genre de collaboration entre créateur et lecteur. Ce que j’ai déjà fait ne m’intéresse pas. Je pense toujours au futur. Le dessin, les planches, les tableaux m’intéressent jusqu’au moment où je peux encore les changer, les corriger. Dans chaque métier, je suis à la recherche des défauts. Admirer ce que j’ai fait ne m’intéresse pas. Normalement, je n’aime jamais ce que j’ai fait parce que je trouve toujours des défauts. Je ne suis pas malheureux du tout, parce que je sais que c’est indispensable. Personne n’est parfait. Ce manque de perfection est très humain. C’est comme un de mes amis qui tout à l’heure m’a dit: 'Thorgal est un héros positif, mais il fait des horreurs'."

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- © © Grzegorz Rosinski, Xavier Dorison/Le Lombard

Bonus - Xavier Dorison commente une de ses cases favorites de l'album:

"Pour moi, cette case est l’image clé de l’album. Elle pose toute la problématique de Thorgal et le renvoie à ses propres erreurs. Ce qui m’intéresse, c’est placer mon héros dans une situation dont il ne peut pas se sortir ou dans laquelle les armes habituelles ne vont pas fonctionner. Vous ne pouvez pas répondre à cette phrase-là avec un arc et des flèches ou un bon coup de poing. Tant mieux. Il faut permettre à Thorgal d’avoir de temps en temps un petit coup de bravoure - parce que les lecteurs aiment cela. Mais, moi, j’aime bien le confronter à ce qu’il ne peut pas résoudre. A partir du moment où on a un personnage qui est bon, ce qui est intéressant est de le confronter à des mauvais choix. Dans cette histoire, ses actes le déplaisent. Et il la terminera par un choix impossible: tuer son fils ou sauver le monde. C’est très biblique. Et pour Grzegorz et moi qui sommes athées, c’est parfait."

Thorgal, T.35, Le Feu écarlate, de Grzegorz Rosinski et Xavier Dorison, 56 page, 12 euros. Une édition prestige de 72 pages, plus grande, a également paru (39 euros). 
Jérôme Lachasse