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Rencontre avec Yukito Kishiro, le créateur du manga culte Gunnm

Le mangaka, invité d’honneur du festival de la BD d’Angoulême, raconte les coulisses de la création de Gunnm, sa série culte adaptée au cinéma l’année dernière sous le nom Alita Battle Angel.

Depuis trente ans, le mangaka Yukito Kishiro raconte dans Gunnm et ses suites l’histoire de Gally, cyborg aux allures de ballerine aussi puissante que Bruce Lee et Sangoku réunis. Invité d’honneur du festival de la BD d’Angoulême, qui consacre une exposition à sa plus célèbre création, le Japonais se confie à BFMTV. Il raconte en détail la création des personnages et des lieux cultes de Gunnm, l’influence de son enfance sur le manga et son appétence pour les dessins de cerveaux humains. 

Comment est né Gunnm?

Quand j’étais lycéen, j’ai lu beaucoup d’œuvres sur les cyborgs et j’ai essayé d’en écrire. En 1988, j’ai donc imaginé un manga autour de cette thématique intitulé Rainmaker. Je l’ai proposé à la maison d’édition Shogakukan. Ça n’a pas complètement plu à l’éditeur et l’histoire n’a pas été publiée. L’éditeur m’a cependant proposé de me concentrer sur un des personnages secondaire de cette histoire, une policière. C’est ainsi qu’est né Gunnm. Le Gunnm qui a été publié n’est cependant pas la première version. Il a fallu en écrire plusieurs et c’est au bout de la troisième que Gunnm a été publié!

Comment est née votre héroïne, Gally?

Ce personnage secondaire de Rainmaker, cette policière, c’était Gally! Le design du personnage que l’on connaît aujourd’hui était déjà là. Elle avait déjà des motifs métalliques sur les joues. La seule différence, c’était les lèvres, qui n’étaient pas aussi épaisses dans la première version du personnage.

Pourquoi sont-elles devenues épaisses?

(Rires). Sans doute est-ce l’antithèse du travail de Masamune Shirow [le créateur d’Appleseed et de Ghost in the Cell, NDLR]. Dans son œuvre, il y a beaucoup d’héroïnes avec des lèvres très fines. Je voulais faire exactement le contraire.

Votre marque de fabrique, c’est un style généreux en détails et très énergique.

Dans les années 1980, les personnages de la majorité des séries animées avaient des cheveux qui ne bougeaient jamais. Même si le personnage se tournait ou sautait, les cheveux restaient intacts. Même quand il se mettait à l’envers! Je détestais cela. J’étais déçu que ces personnages ne puissent pas fonctionner en 3D. Depuis les années 1980, je veux que mes histoires, même si elles sont en 2D, sur du papier, fonctionnent en 3D. C’est pour cette raison que j’ai autant travaillé sur les détails. Même si ça ne se voit pas, je pense toujours à tous les détails. 

Comment est né Desty Nova, le charismatique méchant de Gunnm?

Je voulais créer un scientifique fou, pour marquer le public. À l’époque, les mangas avaient tous ce genre de personnage. Je devais être original! C’est pour cela que j’ai ajouté à Desty Nova ces lunettes un peu particulières. Quand il apparaît pour la première fois, il arrive en riant. Pour cette scène, je me suis inspiré de la manière de rire de Mozart dans Amadeus.

Et pour ses cheveux? 

(Rires). Désolé, je ne me souviens pas très bien, mais je crois qu’il y avait un personnage qui avait ses cheveux dans Dune de David Lynch! 

Comment sont nées Kuzutetsu, la ville-décharge, et Zalem, la ville suspendue dans le ciel?

À l’époque de Rainmaker, je cherchais un paysage idéal pour raconter cette histoire. Je n’arrivais pas à trouver une idée. J’ai rencontré les mêmes difficultés sur les deux premières versions de Gunnm. Impossible de trouver ce monde. J’avais des idées pour des mondes futuristes, mais c’était assez banal, ça ressemblait à ce qu’on voyait dans Blade Runner. Je cherchais un paysage avec sa propre personnalité, comme dans une histoire courte que j’ai écrite, L’Humain, où le monde existe dans la paume de quelqu’un. Un soir, je me suis couché et j’ai eu une illumination dans mon futon: les images d’un grand ascenseur qui relie plusieurs univers et d’une cité suspendue avec en dessous une ville-décharge. À cette époque, je n’avais pas encore les détails ni les noms. 

Est-ce vrai que cette décharge de Kuzutetsu est un souvenir d’enfance?

Ça vient de mon père. Il adorait les voitures. Comme ma famille était plutôt pauvre, nous ne pouvions pas acheter de nouvelle voiture. Des copains de mon père lui passaient des voitures un peu usées, d’occasion. Un jour, avec des pièces d’anciennes voitures et des moteurs de Volkswagen, il a créé une sorte de poussette. Il adorait bricoler de la sorte. Pendant qu’il créait, il me laissait jouer dans les terrains vagues, au milieu des décharges. Ce que l’on voit au début du manga sont des paysages que je voyais enfant. Je trouvais mon expérience tellement intéressante qu’il fallait absolument en profiter pour le manga.

Cela explique pourquoi les personnages de Gunnm sont sans cesse détruits et reconstruits…

Pour moi, le monde cyborg n’est absolument pas fait de haute technologie. Au contraire. C’est très lié à mes souvenirs d’enfance avec mon père. 

Vous avez créé dans Gunnm un art martial, le Panzer Kunst, et un sport, le Motorball...

En commençant Gunnm, je n’avais pas ces idées! C’est mon éditeur qui m’a dit qu'il fallait absolument dans un manga des techniques spéciales. Il a bien fallu que j’invente quelque chose! J’ai d’abord pensé à la technique du Chinkon. Il y a un jeu de mots en japonais entre les mots "Chinkon" et "Panzer". C’est comme ça qu’est venue l’idée de "Panzer". Mais il me manquait un mot! Et Kunst, en allemand, signifie l’art ou la technique. J’ai trouvé que les sonorités "Panzer" et "Kunst" collaient parfaitement. Pour parler de la technique, je ne connaissais pas du tout à l’époque les arts martiaux. En faisant des recherches, j’ai pensé à Bruce Lee qui utilisait le Jeet kune do. Cette technique de combat à une courte distance entre les adversaires correspondait bien à Gally, qui est une petite ballerine.

Et pour le Motorball? 

J’aimais beaucoup Cobra de Buichi Terasawa et il y a dans la série la RugBall, une sorte de sport. Ça m’a inspiré. À l’époque, la Formule 1 était aussi très à la mode. On parlait beaucoup de Senna. J’ai mélangé ces idées qui ont donné naissance au Motorball. 

Votre œuvre se caractérise par la mort violente et irrémédiable des personnages. Racontez-nous les coulisses de la mort de Yugo, un des moments les plus marquants et choquants de Gunnm…

La mort de Yugo n’était pas prévue au début. Dès que j’ai eu l’idée des deux mondes reliés par une sorte de tube je me suis dit que quelqu’un devait forcément y monter. Au début, j’ai pensé à un voyou, mais si je suivais cette piste, il n’y avait aucun lien entre lui et Gally. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de faire monter Yugo, parce qu’il a un vrai lien avec Gally et un côté à la fois pur et malfaiteur. Comme il avait ces deux personnalités, c’était intéressant de le faire monter vers cet autre monde. C’est à partir de ce moment que j’ai créé l’histoire d’amour entre Gally et Yugo. Petit à petit, je me suis identifié au personnage de Yugo. Je ne voulais pas qu’il meure! Mais comme j’étais allé jusque là, qu’il devait monter le tube, il fallait qu’il meure! Et donc je l’ai tué! 

Vous vous identifiez à lui mais vous l’avez quand même tué! 

Evidemment, comme je ne voulais pas qu’il meure, j’ai exploré plusieurs pistes d’histoires. J’ai essayé et ça ne marchait pas. C’était trop artificiel. Le plus naturel était qu’il meure. Et puisqu’il devait mourir, il fallait qu’il meure vraiment et qu’il ne ressuscite jamais.

Gunnm aborde la question des relations entre le métal du cyborg et la chair de l’humain. Le seul élément du corps humain que vous montrez, très abondamment d’ailleurs, est le cerveau...

J’ai décidé d’écrire une histoire de cyborg pour me poser cette question: qu’est-ce que l’être humain? Pour l’être humain comme le cyborg, l’organe le plus important est le cerveau. C’est pour cette raison que je le montre autant dans mon manga. J’ai visité l’exposition et j’ai été frappé par mes dessins de cerveau. Evidemment, je les déforme, parce que les cerveaux ne sont pas aussi beaux en vrai. Il y a beaucoup de sang normalement. J’ai lissé, déformé. On dit que je suis un auteur capable de dessiner des cerveaux très appétissants!

Pourquoi revenez-vous toujours à Gally et à Gunnm?

Ça prend du temps… Ma première vision était de décrire la relation entre Zalem et Kuzutetsu, mais aussi les mondes qui existent au-delà. Je pense que je n’ai pas encore décrit totalement cette vision. C’est vrai que j’ai pris beaucoup de temps. Surtout, je ne pensais pas que Gunnm Last Order allait prendre vingt ans! Quand j’ai interrompu le premier Gunnm, j’avais tellement de regrets que j’ai décidé d’aller jusqu’au bout de mes envies. Encore aujourd’hui, il y a plein de choses que je n’ai pas encore raconté. Je vais continuer. Mon défaut, c’est que je dessine très lentement. Si j’avais su dessiner plus vite, ça aurait été différent.

Gunnm est-il une métaphore de l’histoire contemporaine du Japon? 

Il y a une partie de l’histoire du Japon que je raconte inconsciemment dans Gunnm - surtout ce qui concerne les relations entre le Japon et les Etats-Unis. Le Japon a un complexe d'infériorité vis-à-vis des Etats-Unis et d’ailleurs la génération de mes parents souffraient beaucoup de ce complexe, dont j’ai un peu hérité. Aujourd’hui, si je devais raconter une histoire du Japon contemporain, je ne choisirais pas le genre de la science-fiction.
Jérôme Lachasse