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La BD de la semaine: Hugues Micol commente Scalp

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- - © Hugues Micol / Futuropolis 2016

LA BD DE LA SEMAINE - Le dessinateur raconte l’histoire vraie d’un cowboy fou qui assassina des Indiens et des Mexicains dans les années 1840 aux Etats-Unis.

Six mois après avoir achevé le diptyque Le Printemps Humain (Casterman), Hugues Micol dévoile son nouvel album: Scalp. La funeste chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage (Futuropolis). Dans ce récit âpre et violent, sans doute son plus abouti, le dessinateur raconte l’histoire vraie de John Glanton (1819-1851), un cowboy qui assassina des dizaines et des dizaines d’Indiens et de Mexicains dans les années 1840 dans le sud-ouest des Etats-Unis.

Hugues Micol a consacré plus de deux ans à cet album hors-norme (190 pages grand format) qui réunit plusieurs passions du dessinateur dont le western et une vision souvent grotesque et violente de l’humanité. Comme dans Terre de Feu (Futuropolis), qu’il a co-réalisé avec David B., Micol s’amuse une fois de plus à déjouer les clichés de l’Ouest sauvage. Il peint dans Scalp un univers désespéré qu’il a imaginé comme un exutoire face à la violence du monde d’aujourd’hui. BFMTV.com a rencontré dans les bureaux de son éditeur Hugues Micol, qui a accepté de commenter une sélection de planches.

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- © © Hugues Micol / Futuropolis 2016

La genèse de Scalp

"Il y a eu une joint-venture [accord passé entre deux entreprises, ndlr] entre les éditions de l’Olivier et Cornélius. L’Olivier proposait de développer son catalogue en BD. Jean-Louis Gauthey de Cornélius savait que j’étais un grand fan de Méridien de sang de Cormac McCarthy. Il s’est dit que l’on pouvait peut-être proposer un projet d’adaptation à McCarthy, qui est très difficile à joindre. J’ai constitué un dossier. J’ai obtenu un pré-accord de principe de McCarthy. Puis tout a fini en eau de boudin. L’Olivius s’est arrêté et je n’ai jamais eu de nouvelles. J’avais commencé à développer des planches [présentées dans la revue Nicole et Franky numéro 4, hiver 2015, ndlr] mais je n’y arrivais pas. C’était vachement dur. J’étais quelque part ravi que le projet capote. Dans mes recherches, je m’étais cependant rendu compte que McCarthy s’était inspiré d’un livre de Samuel Chamberlain: My Confession Recollections of a Rogue. C’était une histoire vraie, celle de John Glanton. J’avais fait un paquet de recherches. C’était trop con. Alors, je me suis dit: pourquoi ne pas dessiner un biopic de Glanton?"

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- © © Hugues Micol / Futuropolis 2016

La violence

"C’est toujours la question: comment réaliser un album ultra-violent sans qu’il soit complaisant? C’était un peu ma grande inquiétude. Cet album, dans une période aussi violente que la nôtre, est un exutoire. C’est de la rage mais aussi du dessin. Tu fais la part des choses. Avec le dessin, il y a une transcendance. Tu ne parles pas de gens réels. C’est du fantasme. Quand tu dessines, tu n’as pas de cerveau. C’est comme lorsque je dessinais ma BD Cul [collection érotique de la maison d’édition Les Requins Marteaux, ndlr]: je n’étais pas excité par ce que je dessinais. Que ce soit un pot de fleur, un cadavre ou une fille à poil… Ça me fait le même effet. C’est du dessin, c’est abstrait. Mais c’est vrai qu’il y a un côté jouissif à dessiner de la violence et des trucs crades. Des gens m’ont dit que je devais être très mal en dessinant ces cadavres… Au contraire! Il y a une espèce de libération. J’ai essayé de trouver un ton, une écriture pour ne pas être trop réaliste et un peu burlesque. C’est une farce noire. Cela m’a intéressé d’aller à l’encontre des clichés sur les héros de western."

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- © © Hugues Micol / Futuropolis 2016

La crasse

"La première BD dont j’ai été accro était Blueberry. Les Tuniques Bleues, je n’ai jamais pu. C’est cela que j’ai essayé de retrouver avec Scalp: ce que j’aime dans Blueberry, c’est que les mecs sont crados. Ils sont burinés. Ça sent le whisky, la poussière. On est dans le désert, au Mexique. Dans Scalp, je voulais qu’il y ait une sensation de crasse. J’ai beaucoup regardé Goya, notamment Les Désastres de la guerre. D’où le noir et blanc. Pour cet album, j’ai surtout utilisé de la gouache. C’est plus pâteux que l’encre. A partir du noir, on peut trouver plein de matières. J’ai plein de pinceaux tout pourris, que je taille moi-même. J’ai utilisé une brosse à dent pour faire les giclures de sang. En couleur, l’album n’aurait pas été faisable. Quand je fais de la couleur, au contraire, j’aime bien y aller. En ce moment je peins des cowboys en couleur. Ils sont très John Wayne: bien peignés et tout propre. Ils ont un côté cowboy d’opérette. Dans Scalp, ce que j’aime aussi c’est la période. On n’est pas encore dans les westerns avec John Wayne. On est au début, dans les années 1840. Ils ont encore des vieux pétoires, des hauts de forme."

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- © © Hugues Micol / Futuropolis 2016

Absence de cases

"Plutôt que de découper en cases, j’ai eu envie de me sentir libre. Libre dans le dessin. Je voulais un sentiment de confusion dans les scènes d’action. J’aime bien me surprendre. Je dessine le crayonné d’une page puis, sur la même feuille, celui de la page d’après. A la fin, il reste une espèce de magma informe. A partir de là, avec un pinceau et de la gouache, je sculpte et je compose mes scènes. Souvent, les séquences sont très courtes puis j’ajoute des pages avant ou après. Dans les scènes oniriques en particulier."

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- © © Hugues Micol / Futuropolis 2016

Pas un livre d’histoire

"J’ai pris beaucoup de liberté. Ce n’est pas un livre d’historien. Je ne suis pas historien. Glanton, à l’époque, était un héros de l’Ouest, comme Wyatt Earp. Mais on l’a un peu oublié parce que ses actions n’étaient pas très glorieuses. L’Ouest a été fondé par des mecs comme lui. Il y avait un tel racisme à l’époque et les gens avaient tellement peur des Indiens qu’ils trouvaient Glanton cool. Je me suis dit aussi que c’était un bouquin d’actualité: c’est un personnage cupide, raciste, complètement fou... Le personnage change physiquement. Au début, il est classe, puis il se rabougrit, il a un gros nez. C’est une espèce de monstre. Il ne parle pas. Sauf à la fin. Au départ, ce n’était pas le cas. Puis, au bout de 50-60 pages, je me suis dit qu’au lieu de dire trois mots, il était préférable qu’il ne parle pas du tout. J’ai donc tout modifié et redessiné les pages où il parlait en gros plan. Les planches oniriques comme celle-ci correspondent bien à cette époque où je trouve qu’ils sont tous un peu fondus de la tête. Le personnage est alcoolique. C’est avéré qu’il a eu de nombreuses crises de delirium tremens. J’ai essayé de jouer avec cela dans cette planche, que j’ai ajoutée au dernier moment. Je me suis dit que ce serait bien qu’il se fasse scalper à la fin dans son délire par un squelette et qu’il soit hanté par toutes les personnes qu’il a tuées."

Scalp. La funeste chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage, Hugues Micol, Futuropolis, 190 pages, 28 euros.
Jérôme Lachasse