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Emmanuel Guibert, auteur d'Ariol et du Photographe, remporte le Grand Prix du festival de BD d'Angoulême

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Le créateur d’Ariol, également dessinateur du Photographe et de Sardine de l’espace, a remporté la récompense suprême du 9e Art.

Depuis trois ans, il était parmi les trois finalistes. Cette fois-ci, c’est la bonne: Emmanuel Guibert, le co-créateur d’Ariol et le dessinateur du Photographe et de Sardine de l’espace, a remporté le Grand Prix du festival de BD d'Angoulême. Une consécration pour cet auteur de 56 ans qui navigue entre les styles et les genres depuis ses débuts il y a maintenant presque trente ans. Quand on lui demande sa réaction, celui-ci répond en rigolant: "Ça fait que c’est fait! Si j’étais malicieux, je dirais que la seule manière de se débarrasser des honneurs est de les avoir."

Né en 1964 à Paris, Emmanuel Guibert a toujours voulu faire de la bande dessinée: "Tout petit, ce que j’ai su, c’est qu’il y avait le monde entier dans la bande dessinée. Ça m’a paru une découverte éblouissante. C’était prodigieusement excitant de savoir qu’un livre qui était sur la table de nuit, c’était consulter le monde."

Son œuvre est inclassable: il a publié des histoires pour enfants (Ariol, Sardine de l’espace), des livres de dessin (Italia), des récits d’aventure (La Fille du Professeur), des ouvrages biographiques (la série des Alan) et des témoignages journalistiques (Le Photographe). "On peut se donner a posteriori l’impression d’avoir fait tout ça pour une raison particulière, pour élargir son public. Or c’est avant tout un jeu. Ça consiste à se lancer la tête la première dans des choses pas préméditées et dont on attend un aspect de révélation et de découverte", dit de sa voix douce celui qui se décrit comme un auteur "brouillon".

Une œuvre universelle

Son style graphique, moins identifiable que celui de Joann Sfar, co-créateur de Sardine de l’espace, est mouvant. Si l’image d’un auteur sage lui colle à la peau, Guibert n’hésite pas à dessiner dans des situations inconfortables ("debout, dans le froid") ni à se "mettre en danger, à tâcher ou à trouer le papier": "C’est de l’hygiène, une mesure qui me permet de m’aérer la tête, et en même temps ça finit par accoucher d’un patrimoine". Celui-ci sera en partie dévoilé dans Légendes, nouvelle série de fascicules qu’il publiera à partir du 7 mai chez Dupuis. Il y publiera notamment ses croquis de toiles de maîtres réalisées dans des musées. 

Son œuvre est universelle, adressée à tous les publics et à tous les âges: "C’est agréable. Je le constate quand je sors le bout de mon nez et que je vais dans des rencontres. C’est parfois très étonnant, même. J’étais à Saint-Nazaire l’autre jour dans une bibliothèque et au premier rang j’avais des enfants entre 5 et 15 ans et puis au dernier des lecteurs assidus et des grands-mères. Tout ça fait un public bigarré et ça me convient bien. J’ai envie de m’adresser à chacun d’eux." Il ajoute: 

"Il faut s’adresser à soi-même d’abord, puis aux gens qu’on aime et trouver pour cela le langage le plus adéquat. Si tout va bien, si on le fait bien, ça doit concerner quelques autres personnes que nous-même." S’il écrit partout, et notamment dans les transports en commun, il confie la difficulté de l’exercice: "Parfois j’écris un mot, une phrase. C’est déjà ça de pris. J’écris péniblement et mot à mot. Chaque mot est béni - pour peu que ce soit le bon."

"Notre métier sert à ça: faire du bien"

Son œuvre s’est emparée de thèmes lourds. La nostalgie, les regrets, la mémoire sont au cœur de ses histoires, des plus adultes aux plus enfantines. Il aime la lenteur, laisser du temps aux histoires pour se décanter. Il aime aussi, dans ses histoires, laisser des espaces vides pour permettre aux lecteurs de mieux réfléchir et rêver. 

Depuis vingt ans, il raconte la vie d'Alan Ingram Cope, un ex-GI resté en France après la Seconde Guerre mondiale. Le dessinateur, qui l’a côtoyé à la fin des années 1990, a commencé par évoquer ses souvenirs militaires dans La Guerre d’Alan (2000-2008), puis sa jeunesse dans la Californie de "l'entre-deux-guerres" dans L’Enfance d’Alan (2012). En 2016, Emmanuel Guibert a publié Martha & Alan, émouvant récit d’une amitié contrariée racontée à l’aide de splendides doubles pages en couleurs. Son chef d’œuvre. Il a aussi signé Le Photographe (2003-2006), évocation des reportages de son ami le journaliste Didier Lefèvre en Afghanistan où il mêle dessin et image dans un ouvrage devenu un classique. 

Il se dit heureux aujourd’hui d’avoir pu raconter leurs histoires: "Ils ont disparu assez tôt dans ma vie. J’aurais aimé faire beaucoup plus de choses avec eux. Rétrospectivement, avoir pris ces initiatives, leur avoir fait une fin de vie plus agréable qu’elle n’aurait été sans moi, est merveilleux. Notre métier sert à ça: faire du bien. Quand on constate indéniablement qu’on y est arrivé, je ne connais rien de plus fortifiant dans l’existence. Les livres servent à ça. Un bon livre, c’est un livre dont vous sortez fortifié." 

D’Ariol à Tom-Tom et Nana

Côté récit pour enfants, on lui doit aussi plusieurs histoires de Tom-Tom et Nana, ainsi que le petit âne bleu Ariol. Une série très personnelle imaginée comme l’antithèse des trépidantes aventures de Sardine de l’espace. Emmanuel Guibert la considère comme le réceptacle de ses souvenirs d’enfance: "J’y retourne en me disant que tout ce qui voudra bien revenir à ma mémoire sera bon à prendre parce que ça émanera de tout ce que j’ai de plus précieux: mon enfance. Je ne cherche pas des idées, mais plutôt des endroits où aller et où je ne suis pas encore retourné." 

Le festival d’Angoulême l’a déjà honoré en 1998. Cette année-là, il a reçu deux prix pour La Fille du professeur, écrit par Joann Sfar. Vingt ans plus tard, son œuvre a été couronnée par le Prix René Goscinny et a fait l’objet d’une grande rétrospective. Alors que le festival devra en organiser une autre l’année prochaine, Emmanuel Guibert tient à rassurer: il aura beaucoup de choses inédites à y montrer: "on peut faire quelque chose d’assez différent de ce que les gens ont vu il y a deux ans", assure-t-il. 

Son actualité très chargée cette année en est la preuve, avec la publication - "en rafale" s’amuse-t-il - d’une demi-douzaine de nouveautés dont un roman, un Sardine de l’espace et deux Ariol, qui fête ses vingt ans. Une belle manière de célébrer son Grand Prix qui couronne une œuvre qui ne cesse de se réinventer.

Jérôme Lachasse