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De Charlie Hebdo à Delacroix, la renaissance de Catherine Meurisse: "Je ne veux plus rien perdre"

La dessinatrice Catherine Meurisse

La dessinatrice Catherine Meurisse - Joel Saget - AFP

La dessinatrice, qui fête en 2020 ses 15 ans de carrière, sort plusieurs livres et revient pour BFMTV sur l’évolution de son travail. Elle raconte comment l’Art et la peinture lui permettent chaque jour d’aller de l’avant, sans repenser au passé.

À quelques semaines du lancement de l’année de la BD, dont elle est l’une des marraines, Catherine Meurisse est au cœur d’une actualité bouillonnante. Après un drôlissime livre jeunesse, Homère le homard doit-il rester dîner?, sorti au printemps, cette ancienne dessinatrice de Charlie Hebdo publie Delacroix, une œuvre de jeunesse entièrement remaniée, et réédite Drôles de femmes, touchant recueil de portraits d’artistes à poigne (Maria Pacôme, Anémone). Elle se prépare aussi pour la demi-douzaine d’expositions consacrée à son œuvre et organisée en 2020 entre le Japon, Rome, Angoulême et Paris. 

Après quinze ans de carrière, et un 7 janvier 2015 de triste mémoire, Catherine Meurisse n’a pourtant jamais eu autant envie de détourner le regard du rétroviseur et de se projeter vers l’avenir. Ce qu’elle fait dans Delacroix, adaptation d’un texte d’Alexandre Dumas en hommage à son ami défunt. La dessinatrice s'y renouvelle entièrement et trouve une nouvelle forme de liberté en mêlant texte, dessin et peinture. 

Avec Delacroix, elle semble clore une trilogie débutée avec La Légèreté et Les Grands espaces, deux albums constitués de regards en arrière et d’hommages aux amis et proches disparus: "Je n’ai pas du tout songé au fait que Dumas rendait hommage à un défunt", indique Catherine Meurisse. "Je n’avais pas cette notion du deuil en tête, probablement parce que Dumas nous entraîne dans un récit extrêmement vivant où Delacroix est vivant, où on parle de son enfance, de ses succès, de ses échecs, de ses amours, de sa postérité. Pas une seconde on imagine que c’est un hommage. Et pourtant Dumas a écrit ce texte un an après la mort de Delacroix." 

Deux albums de Catherine Meurisse
Deux albums de Catherine Meurisse © Dargaud

Un livre flamboyant 

Pour Catherine Meurisse, transformer son œuvre de jeunesse en livre flamboyant "est une façon de ranger ma chambre, de rassembler un peu mes livres, de ne rien perdre." Elle ajoute: "Je ne veux plus rien perdre. C’est une idée très post-Charlie. J’ai déjà tant perdu en 2015 qu’il me fallait rassembler autour de moi mes proches, les souvenirs des disparus, la famille, mais aussi les grands amis, les grands cousins que sont les peintres et les écrivains. Delacroix est en cela très cohérent avec mes bouquins précédents. Peut-être que ça signe une première étape." 

Recevoir une proposition de rétrospective de la part du festival d’Angoulême a malgré tout été "très perturbant", reconnaît-elle. Elle a réuni ses dessins d’enfant, les planches (très inspirées par Gotlib) qui lui ont valu un prix à Angoulême à seulement 13 ans, sa fameuse caricature de chèvre qui rassemble à Ségolène Royal, des pages de Charlie Hebdo... "Je me déleste, ça me permet de passer à autre chose. Ce qui est très agréable et que je n’avais pas imaginé, c’est d’être suivi. Longtemps, j’étais à Charlie et je faisais la BD à côté. Ma place est bien là, en tant qu’autrice de bande dessinée. Ça encourage, ça aide à travailler, à avancer. Je ne demande que ça. Ne surtout pas rester dans ma bulle." 

"Ça m’a fait sourire de revoir ces dessins de jeunesse"

Catherine Meurisse a apprécié de pouvoir replonger dans l’œuvre de Delacroix, elle qui a retrouvé goût à la vie après le 7-Janvier en partant sur les pas de Stendhal à Rome: "Ça m’a fait sourire de revoir ces dessins de jeunesse que je trouve très vifs, très gonflés." Elle a pu aussi mesurer le chemin parcouru depuis ses débuts en 2005, voir l’influence de Charlie Hebdo sur son travail et comprendre comment elle a réussi à dépasser cet héritage pour trouver sa propre voix. La première version de Delacroix, qui est en réalité son diplôme de fin d’étude aux Arts Décos, a été imaginée en 2004 puis publiée en 2005, année de son embauche à Charlie Hebdo où elle dessinait depuis 2001. 

"C’était une version très radicale, très dix-neuvièmiste", se souvient-elle. "J’illustrais le livre de Dumas uniquement en noir et blanc avec un coup de patte assez nerveux. J’avais le style Charlie, un peu Reiser sur les bords. Je ne m’embarrassais pas du superflu. C’est le moment où je commençais à utiliser la plume, ce que je n’avais pas fait auparavant. Il y a des chocs, des accidents." 
Détail de la couverture des Grands espaces de Catherine Meurisse
Détail de la couverture des Grands espaces de Catherine Meurisse © Dargaud

Depuis, elle a beaucoup évolué. Son trait s’est arrondi. "Parfois systématiques", les expressions outrées de ses personnages ont disparu: "Je pense qu’à l’époque je cherchais à m’imposer tant bien que mal entre ces deux géants, Dumas et Delacroix. Je cherchais du gag à toutes les pages. C’était le rythme Charlie. Je n’en ai plus besoin aujourd’hui. Je sais que je peux faire un dessin sérieux et ce n’est pas grave s’il ne fait pas rire." 

"Un livre fait en me sentant complètement libre"

Elle a redessiné des pages, a ajouté une digression sur Géricault. Les toiles de Delacroix, presque absentes de la première version, sont désormais omniprésentes. Fascinée par l’aspect énigmatique qui émane de ces œuvres, elle en livre une interprétation personnelle qui en fait ressortir toute l’inquiétude ("un des intérêts de ce travail est d’aller regarder dans les détails de la peinture", dit-elle). Elle a voulu s’éloigner du texte de Dumas et se "plonger" dans Delacroix. Il n’y a donc aucun repenti dans l’album - tout vient de son premier jet. 

"Dumas et Delacroix m’invitent à ne pas hésiter, à me jeter à corps perdu dans le dessin et la peinture. Au fil des années, que ce soit aux côtés de l’équipe de Charlie ou en fréquentant en imagination Sempé, Quentin Blake ou Daumier, tous ces gens-là m’ont donné l’autorisation à chaque fois d’être libre. C’est un livre que j’ai fait en me sentant complètement libre. Inviter la peinture plus que de coutume m’intéresse. Je ne m’éloigne pas pour autant du dessin et de la caricature. C’est le moyen que j’ai trouvé pour ne pas laisser mon dessin se figer. Je ne voulais pas qu’il soit catalogué dix-neuviémiste, mais qu’il parle d’aujourd’hui." 
La Légèreté de Catherine Meurisse
La Légèreté de Catherine Meurisse © Dargaud

Le ptérodactyle de Bréhat

Cette liberté s’exprime dans le dessin, où la dessinatrice s’autorise plus de moments de rêverie. Delacroix, comme Les Grands Espaces, en est truffé, mais le basculement s’est probablement produit lors de la conception de La Légèreté, dont l’adaptation cinématographique est actuellement en stand-by. Une plus belle et plus étrange planche de cet album majeur (qui se trouve être également la préférée de Luz) représente un paysage crépusculaire de l’île de Bréhat qui prend des allures de monde préhistorique avec un ptérodactyle. 

"On était deux mois après Charlie. Je voulais voir la mer et être seule. J’assistais à un coucher de soleil. La mer se retirant et le ciel se couchant, pendant une fraction de seconde, je ne savais plus où j’étais. Si j’étais dans le passé, au sens préhistorique, ou à la fin d’un monde. C’est pour ça que j’ai représenté ce personnage préhistorique. C’est une vision d’un cerveau qui était un peu abîmé." 

Elle a désormais peur de transformer ses souvenirs et souhaite revenir sur cette époque: "Tout ce que j’avais à dire sur le 7-Janvier et l’après 7-Janvier, je l’ai dit dans La Légèreté. Je crois que je ne pouvais pas le dire autrement. Et je n’ai pas envie de le dire autrement. Je pense que je ne pouvais l’exprimer que par le dessin, comme je l’ai fait. Maintenant, quand je veux me souvenir de l’année 2015, je vais me souvenir de La Légèreté et j’essaie de ne plus aller dans les souvenirs réels. Je me repose sur l’album." Il faut en parler le moins possible pour préserver le souvenir. "J’en parle beaucoup parce que tous mes livres sont liés… Mais, en effet, j’ai besoin de moins en parler." Et de peindre.

2020, année catherine meurisse

La valse des rétrospectives a débuté le 7 novembre à la Villa Médicis à Rome avec une exposition des planches de La Légèreté (qui prendra fin le 1er mars 2020).

Les festivités se poursuivent à la galerie Barbier Mathon à Paris (75009) du 13 décembre au 11 janvier 2020 avec une exposition-vente de Delacroix, puis à l’Art Museum d’Iki Island au Japon en janvier 2020. Catherine Meurisse y présentera des dessins réalisés sur place cette année.

Le festival d’Angoulême proposera également du 30 janvier au 2 février 2020 Catherine Meurisse, chemin de traverse, à l’occasion de ses 15 ans de carrière. L’Académie des beaux-arts - Institut de France conclura enfin ce joyeux programme avec une exposition personnelle de l’artiste en septembre 2020.

Jérôme Lachasse