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Catherine Meurisse: "Scènes de la vie hormonale est un carnet de bord de l’après 7 Janvier"

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- - © Catherine Meurisse/Dargaud

Collaboratrice de Charlie Hebdo depuis dix ans, la dessinatrice sort un recueil de strips, Scènes de la vie hormonale. Elle a accepté de répondre aux questions de BFMTV.com.

Six mois après La Légèreté, Catherine Meurisse revient avec Scènes de la vie hormonale, recueil de strips publiés dans Charlie Hebdo, où elle officie depuis dix ans. Fidèle à son humour mordant et armé d’un sens du tempo à nul autre pareil, elle y évoque pêle-mêle les mères porteuses, la maternité, les liaisons amoureuses. En la lisant, on pense à Ingmar Bergman et à ses Scènes de la vie conjugale ; à Woody Allen et à ses Maris et Femmes ; à Claire Bretécher et à ses Frustrés. On pense surtout à elle, Catherine Meurisse, et à son oeuvre. Le mot n’est pas vain. En l’espace de dix ans, son oeuvre n’a eu de cesse de tisser des passerelles entre les Arts, entre les individus, entre les corps.

Avec ses Scènes de la vie hormonale, elle apporte une nouvelle pierre à cet édifice. Pour la première fois, celle qui puisait principalement son inspiration auprès de son entourage ou de personnalités vivantes ou décédées "dévoile un univers humain et personnel." "Cela m’a troublé", concède-t-elle. Le trait de Catherine Meurisse est vif, précis, aérien. En un mot: vivant. "C’est un trait qui ne peut pas mentir", dit-elle. Scènes de la vie hormonale est un ouvrage drôle, enlevé, émouvant, surprenant, précieux. Certains strips, commencés avant l’attentat du 7 Janvier, lui rappellent, encore aujourd’hui, "l’éclat de rire de [s]es copains".

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- © © Catherine Meurisse/Dargaud

L’Origine des Scènes de la vie hormonale

"Scènes de la vie hormonale est né dans Charlie Hebdo fin 2014. J’avais envie depuis un moment de créer une série. Je me souviens que Charb m’y avait encouragée. Je me suis tout naturellement tournée vers les sujets de société. Ils m’ont toujours intéressée à Charlie, beaucoup plus que la politique. Je me suis dit que la meilleure façon de parler du monde qui m’entoure, c’est de revenir au corps, à l’individu, à ce que je suis: une femme trentenaire. Je me suis dit que j’allais explorer ce terrain-là, tout en m’inspirant de faits d’actualité. Par exemple, les premiers strips publiés fin 2014 dans Charlie étaient beaucoup inspirés des sujets qui étaient débattus durant la conférence de rédaction: la PMA, la GPA…  Après l’attentat, l’orientation des strips a changé de façon un peu subtile. La politique m’a paru soudain dérisoire, voire obscène. Je ne voulais plus m’y intéresser. J’ai l’impression que l’attentat nous a tous mis à nu. Les sujets que j’ai traités dans Scènes de la vie hormonale après janvier 2015 se sont resserrés sur le désir, la libido, le corps. Qu’est-ce que le désir après un acte de violence aussi puissant? Je m’inspire de moi, de mon entourage, de mes amis mais ce n’est absolument pas ma vie privée."

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- © © Catherine Meurisse/Dargaud

Retrouver le mouvement

"Je pense que c’est le premier strip que j’ai réalisé après le numéro que les médias ont appelé celui des survivants. J’arrive à retrouver dans chacun de mes strips mon état d’esprit de 2015 et à lire dans mon trait ma fatigue, la fragilité, l’urgence et, parfois, un regain d’énergie. C’était assez difficile au début. Dans La Légèreté, je raconte à quel point j’ai eu peur de perdre mon dessin. Ces strips, ce sont les premiers dessins que j’ai faits avant même de reprendre La Légèreté. C’est un dessin de réflexe. Un réflexe de survie. Un trait qui ne peut pas mentir.  C’est le pari, le risque - je ne sais comment on peut appeler cela - de mon dessin. Il ressemble à mon humour, à ma façon de parler, d’être. Je dessine dans des moments où j’ai de l’énergie. Je ne suis pas impolie au point de montrer aux lecteurs que je ne vais pas bien. Je me les réserve pour moi, ces moments (rires). Comme La Légèreté, Scènes de la vie hormonale est un carnet de bord de l’après 7 Janvier. Ce sont vraiment deux livres qui sont sortis du chaos. Les livres que je ferai après en seront moins empreints."

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Erotisme & littérature

"Dans Scènes de la vie hormonale, il y a une nécessité de parler du corps vivant. Je dessine des corps qui s’engueulent, qui se déchirent, qui s’aiment, qui s’emboîtent, qui se séparent… J’ai besoin - beaucoup plus que dans le format du dessin de presse où il y a une idée par dessin - de six ou huit cases pour voir le personnage vivant. Le mot sexe ne me vient pas à l’esprit quand je fais mes bouquins mais plutôt celui de sensualité, que l’on retrouve dans la littérature, dans les arts. Ce titre de Barbey d'Aurevilly, Une Vieille Maîtresse, m’a toujours beaucoup fait rire. J’aime beaucoup son côté très méchant. J’ai un besoin de mélanger les arts et les corps. Quand j’avais fait Moderne Olympia [paru en 2011 chez Futuropolis], j’avais vraiment besoin de parler de danse. Qu’est-ce que ça signifie? Je ne sais pas. Le métier d’un auteur de BD est vraiment un métier solitaire, statique. Je pense que je cherche à rompre cela en permanence."

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- © © Catherine Meurisse/Dargaud

Le rouge

"Je ne voulais pas que les strips soient en noir et blanc. Je trouvais cela un peu dur. J’avais peur que ce soit un peu austère. La couleur rouge s’est imposée très naturellement. C’est une couleur de vie, de pulsion. J’essaie de trouver un élément qui va guider l’oeil du lecteur. Très souvent, ce sont les cheveux des personnages féminins parce que c’est le personnage qui parle."

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Le cadre de la case

"Dans les strips avant l’attentat, il n’y avait pas de cases. Ce n’est qu’après que je me suis remise à en tracer. Pour le bouquin, j’en ai même redessiné. J’avais besoin de retrouver une structure. Je ne pouvais plus voir mon dessin m’échapper. J’ai cherché par tous les moyens à me retrouver. Le rythme du strip est aussi différent. Il correspond à l’état d’esprit dans lequel j’étais après l’attentat. Comme j’étais complètement en morceaux, les gags ne venaient plus. Il a fallu que je développe ma pensée, ma narration. Le strip pour cela est idéal: c’est l’illustration d’une pensée fragmentée. Je ne pouvais faire qu’un assemblage de cases avec une chute à la fin pour m’exprimer. C’est pour cette raison que le dessin de presse m’a semblé loin de moi. Il est parti avec mes copains assassinés."

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- © © Catherine Meurisse/Dargaud

Le phare Bretécher

"Après l’attentat, mes mentors - Cabu, Wolinski - ont disparu. Comme je le raconte dans La Légèreté, je ne savais plus quelle était mon identité. J’avais beaucoup de mal à retrouver mon dessin, mon identité de femme. Tout était éclaté. Bretécher a représenté pour moi un phare. C’est une femme et une dessinatrice d’humour. Je ne m’identifie pas à elle, mais j’ai lu ses bouquins après les attentats et elle m’a aidée à me retrouver, à me faire comprendre que même si une partie de mes modèles a été exterminé, il en restait d’autres. On a de la chance de l’avoir comme modèle, nous les dessinatrices de trente ans."

Scènes de la vie hormonale, Catherine Meurisse, Dargaud, 80 pages, 17,95€.
Jérôme Lachasse