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Bob Dylan, l'écrivain qui s'était déguisé en chanteur

C’est donc le chanteur Bob Dylan qui a été distingué cette année par le prix Nobel de littérature. En lui remettant cette récompense, l’Académie suédoise ne célèbre pas seulement un chanteur à textes mais un véritable écrivain.

"Avec ta bouche de mercure, aux temps missionnaires" soit en version originale (dans la chanson Sad-eyed lady of the lowlands) "With your mercury mouth in the missionary times"…c’est sans doute à ces images déroutantes, uniques que Bob Dylan doit son prix Nobel de littérature. Il devient ainsi le premier musicien à décrocher la distinction littéraire la plus prestigieuse au monde.

Un si particulier prix Nobel

Certes, Bob Dylan, qui est né Robert Zimmermann dans le Minnesota en 1941, a aussi écrit des livres: deux, précisément. Le premier, Tarantula, est un étrange assemblage de métaphores s’enchaînant les unes aux autres sans logique apparente, publié en 1971.

Une trentaines d’années plus tard, en 2004, Dylan fait son retour dans les librairies et avec un plus grand bonheur littéraire: il publie en effet son autobiographie, Chronicles. Là encore, il surprend, réjouit, ou déçoit. Ce volume de mémoires n’est en rien classique. S’il raconte son enfance dans une famille juive entre les villes rurales de Duluth et Hibbing, ou encore son arrivée à New York à l’aube des années soixante, il interrompt bien vite le récit linéaire de sa vie. Plutôt que d’évoquer ses premiers succès folk, ou sa période rock en 1965-1966, il préfère s’attarder sur des phases de création plus méconnues. Bob Dylan a souvent promis (et notamment à son éditeur américain Simon & Schuster) d’écrire un autre tome de ses aventures. Le public l’attend toujours.

De la "poésie pour l'oreille"

Ce ne sont donc pas ses brèves incursions dans le domaine littéraire à proprement parler que l’Académie suédoise, l’institution qui décerne le Nobel de littérature, entendait récompenser.

Au moment de justifier un choix qui a fort peu de chance d’emporter une adhésion unanime, Sara Danius, secrétaire générale de l’Académie, s’est d’ailleurs exprimée ainsi: "Il a été récompensé pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d'expression poétique. (...) Bob Dylan écrit une poésie pour l’oreille."

Bob Dylan prend littérature à l'oral

Cette décision donne gain de causes à certains des soutiens les plus fervents du compositeur de l’album Blonde on Blonde, premier double-album de l’histoire du rock dont on fête les cinquante ans cette année, comme Gordon Ball, professeur de littérature la Virginia Military Institute, qui écrivait ceci dès 1996:

"L'art de la poésie est peut-être vieux de quinze mille ans, il a survécu principalement à travers sa force orale plus qu'à travers les récents moyens modernes de transmission. Dans notre époque moderne, Bob Dylan a ramené la poésie à sa transmission primordiale par le souffle humain et le corps; dans ses couplets, il a fait revivre les traditions du barde, du ménestrel et du troubadour."

Plus offensif, Serge Kaganski écrit aujourd’hui dans Les Inrocks: "Dylan a porté le verbe plus haut, plus fort et plus beau que n’importe quel chanteur et que beaucoup de plumitifs labellisés 'écrivains'."

Jean-Michel Guesdon est le co-auteur du livre Bob Dylan, La Totale qui explique toutes les chansons originales de l'artiste et les circonstances de leur enregistrement. Pour lui, le personnage est à part comme il le dit à BFMTV.com:

"Bob Dylan, c'est quelqu'un dont l'oeuvre résonne avec ce qui se passe dans le monde, à travers ses chansons engagées. Il a aussi développé une poésie puissante tout au long de sa carrière. Entre les chansons politiques des débuts et plus surréalistes ensuite, c'est aussi quelqu'un qui a connu une véritable rupture littéraire dans son répertoire. Il n'a jamais suivi aucun courant."

Hugo, Rimbaud, Ginsberg, un vaste univers littéraire 

Bob Dylan n’est donc pas un "simple" chanteur à textes mais un véritable écrivain. Son imaginaire littéraire est vaste et convoque aussi bien Victor Hugo (il est un grand admirateur de Notre-Dame de Paris) que les auteurs de la Beat generation américaine, ou encore le poète à la barre de son "Bateau ivre", Arthur Rimbaud. Dans le film qu’il a consacré à Bob Dylan, I’m not there, le réalisateur Todd Haynes a même fait de l’auteur ardennais, un alter ego de Dylan. 

Bob Dylan est aussi un proche de poètes de son époque comme son grand ami, Allen Ginsberg. Jean-Michel Guesdon identifie encore d'autres auteurs de chevets de la rockstar: "On pense à William Burroughs, à Jack Kerouac, avec son roman Sur la route, une ode à la liberté." 

Avec Dylan, Dieu n'est jamais loin

Mais l’une des inspirations de Dylan, et sans doute la plus importante, sort des sentiers de la littérature pour aborder les voies impénétrables de la religion. Les clins d’œil en direction de la Bible abondent en effet dans ses chansons.

Son premier chef-d’œuvre, l’hymne humaniste "Blowin’ in the wind", prend même explicitement des airs de prêches. Quelques années plus tard, la chanson "Rainy Day Women", dont le refrain est "Everybody must get stoned", a longtemps été considérée comme un éloge de la drogue. Pourtant, il s’agit pas tellement d’évoquer la "défonce" mais plutôt la lapidation d’Etienne dans Les Actes des apôtres.

Si le public est parfois perdu, c'est normal, Bob Dylan aussi, assure Jean-Michel Guesdon: "La richesse de l'écriture de Dylan, c'est qu'il y a plusieurs niveaux d'interprétation. Lui-même ne comprenait pas toujours qu'il exprimait...Mais ses textes dégagent une telle poésie!"

Vers un retour à l'écriture?

Comme tout écrivain, comme tout poète, Bob Dylan soigne le détail. Ce qui peut parfois le rendre imprévisible, comme le raconte à nouveau Jean-Michel Guesdon en prenant l'exemple d'"All Along the Watchtower", dont la reprise par Jimi Hendrix est sans doute plus connue que l'original dylanien:

"La chanson est très courte, les paroles sont un peu obscures, elles évoquent la fin du monde. Au moment de l'enregistrer, il a voulu changer l'ordre des couplets pour que le résultat sonne plus chaotique encore. Et à l'arrivée, ça se tient toujours! C'est un chef-d'oeuvre!"

Le prix Nobel de littérature décerné à Dylan suscite déjà l’espoir de nombreux amateurs de musique. Et si la distinction le ramenait à l’écriture, lui qui reste sur deux albums de reprises et n’a pas publié depuis douze ans?

Rien n’est certain de ce que fera Bob Dylan de cette reconnaissance, ce qui l’est davantage c’est qu’il n’est pas un vendeur de disques comme les autres.

Robin Verner