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"Tous les ans, on a des surprises": des agents racontent les coulisses du recensement

Un concert à Paris sous la pyramide du Louvre lors de la Fête de la musique le 21 juin 2019 (photo d'illustration)

Un concert à Paris sous la pyramide du Louvre lors de la Fête de la musique le 21 juin 2019 (photo d'illustration) - Ludovic Marin-AFP

Ils sont 24.000 agents recenseurs déployés dans toute la France métropolitaine et à l'outre-mer. Quatre d'entre eux évoquent pour BFMTV.com les coulisses de cette vaste opération.

Employés communaux ou recrutés pour l'occasion, ils sont 24.000 agents recenseurs mobilisés dans le cadre de cette nouvelle opération de recensement qui a officiellement démarré jeudi. Dans le détail, quelque 8000 communes et 9 millions d'habitants, de nationalité française comme étrangère, de métropole et d'outre-mer sont concernés cette année.

  • Doris, Paris: "Tous les ans, on a des surprises"

Doris (qui n'a souhaité être présentée que par son prénom), 61 ans, est l'une d'entre eux. Assistante de direction à la mairie de Paris, elle participe au recensement dans le 20e arrondissement de la capitale. Cette sexagénaire connaît tous les trucs de cette opération nationale: elle y participe depuis vingt ans. "Il faut être curieux et pousser les portes", témoigne-t-elle pour BFMTV.com.

Cette année, quelque 409 logements (un nombre particulièrement élevé qui s'explique du fait de son expérience) lui ont été attribués. Et lors de sa première tournée de repérage le week-end dernier, elle a découvert dans un immeuble deux rez-de-jardin au lieu d'un seul, ce qui signifie deux fois plus de logements que prévu à cette adresse.

"Tous les ans, on a des surprises. Une année, j'ai découvert que des logements avaient été créés en sous-sol, dans les caves d'un immeuble. Une autre fois, je devais me rendre à une adresse pour dix logements mais il n'y avait plus rien, l'immeuble avait été démoli. Je me suis aussi déjà retrouvée au pied d'une tour de dix étages alors qu'il était indiqué dans mes registres qu'il n'y avait que quelques logements."

Durant ces quelques semaines que dure le recensement, Doris assure grimper "beaucoup d'étages". Car il lui arrive parfois de revenir jusqu'à dix reprises à une même adresse. "Certaines personnes sont un peu négligentes et tardent à remplir les questionnaires sur internet (pour ceux qui ne sont pas équipés, le format papier est toujours possible et les documents sont alors à rendre à l'agent recenseur sur rendez-vous, NDLR). Elles ne s'imaginent pas que l'on a plusieurs centaines de logements à recenser et potentiellement autant d'adresses où il faut repasser. On finit par bien connaître les lieux."

  • Romain Lamy, Rouen: "J'ai sonné une heure à la porte"

Mêmes difficultés pour Romain Lamy, 39 ans, agent municipal à Rouen et agent recenseur depuis six ans dans cette commune de Seine-Maritime. Il raconte à BFMTV.com être déjà revenu une vingtaine de fois à une même adresse.

"Une petite minorité de personnes, en moyenne 2 à 3% chaque année, refusent de répondre. Elles pensent que c'est de l'espionnage, qu'on est là pour les fliquer ou que l'on est à la solde de l'État. Elles ont l'impression d'une intrusion dans leur intimité."

Pourtant, les agents recenseurs sont tenus au secret professionnel et les données récoltées ne sont communiquées qu'à l'Insee et en aucun cas à une autre administration, la Commission nationale de l'informatique et des libertés y veille.

Son truc: revenir à différents moments de la journée. Romain Lamy se souvient qu'une année, il avait particulièrement du mal à entrer en contact avec l'un des habitants du centre-ville de Rouen qu'il devait recenser. L'homme n'était chez lui ni le matin, ni l'après-midi ni le soir. "Pourtant, je savais que quelqu'un vivait à cette adresse." Un soir, alors que cet agent recenseur se trouve au restaurant avec son épouse, il voit de la lumière chez l'individu. "Je suis donc revenu à 21 heures et j'ai attendu que l'homme rentre du travail. Il avait un poste de direction important et ne rentrait pas chez lui avant 22h30."

Lors d'un recensement précédent, Romain Lamy se rappelle également avoir sonné près d'une heure à la porte d'une de ces personnes suspicieuses. "Je savais que cet homme d'une quarantaine d'années était à son domicile. Il a fini par m'ouvrir et a accepté de prendre les documents mais ne les a jamais remplis. On pense que la principale qualité d'un agent recenseur c'est d'aimer le contact. C'est vrai, mais en réalité c'est la persévérance."

Ce trentenaire presque quadragénaire qui travaille à l'état civil de la commune a pris goût au recensement. "C'est dans le prolongement de mon activité professionnelle. Pendant cinq semaines, je découvre un quartier et j'ai l'impression d'en faire partie. Je vois les allers et venues, les habitudes des commerçants, les retraités me parlent du Rouen dans le temps. C'est un enrichissement."

  • Valérie Roux, La Réunion: "Trois heures de marche pour atteindre les premières habitations"

Valérie Roux, cheffe du département démographie à l'Insee - qui saisit, traite et communique les données du recensement - a notamment participé il y a plusieurs années aux opérations à La Réunion. Sur cette île volcanique de l'océan Indien, l'accès aux habitations peut s'avérer sportif.

"Quand vous devez vous rendre au cirque de Mafate, vous ne pouvez pas prendre votre voiture, se remémore-t-elle pour BFMTV.com. Et pour atteindre les premières habitations, c'est une vraie randonnée: il faut compter trois heures de marche à pied."

En Guyane, certains font leur tournée en pirogue. En Polynésie, le superviseur de l'Insee chargé de l'encadrement du recensement dans plusieurs îles se déplace en voilier. "On recherche parfois des profils un peu aventuriers", ajoute Valérie Roux. Mais comme cette responsable de l'Insee l'indique, "ce n'est pas là où on l'imaginerait que c'est le plus compliqué". Et cite notamment les quartiers les plus favorisés avec des lotissements ultra-sécurisés, barricadés derrière des grilles et des digicodes. 

  • François Baude, Sully-sur-Loire: "pour les personnes seules, c'est l'occasion de parler"

François Baude, 68 ans, résident et agent recenseur à Sully-sur-Loire - commune située à une quarantaine de kilomètres d'Orléans - a lui aussi parfois rencontré des difficultés pour entrer en contact avec les personnes qu'il devait recenser. Mais "en pourparlant un peu", il parvient tout de même à les convaincre. "L'argument ultime, c'est de leur dire que c'est obligatoire", détaille-t-il à BFMTV.com.

Ce retraité du secteur privé a commencé jeudi à frapper aux portes d'une trentaine des 300 foyers qu'il doit recenser dans cette commune du Loiret qui compte 5000 habitants. C'est son deuxième recensement. La dernière fois, c'était il y a cinq ans. Car tous les ans, seuls 20% des communes de moins de 10.000 sont recensées. Les habitants de ces villes et villages ne sont donc comptés qu'une fois tous les cinq ans.

"C'est très agréable d'aller à la rencontre de personnes qui ne vivent pas dans mon propre quartier. Certaines d'entre elles, plutôt seules, y voient l'occasion de parler un peu. Hier encore, on m'a proposé un café. Pour les plus âgées, il arrive qu'elles me demandent de les aider à remplir les documents. Je le fais car il y a un côté humain avec le recensement qui est très plaisant."
Céline Hussonnois-Alaya