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Revendre ses cours en ligne: une aubaine pour les étudiants, un fléau pour les professeurs

Depuis le mois de mai 2018, la plateforme Studocu, créée aux Pays-Bas, a fait son apparition en France. Elle permet aux étudiants de gagner de l'argent en publiant leurs prises de notes. Face à cette pratique, des professeurs s'élèvent et dénoncent une violation de leur propriété intellectuelle.

"Tu me peux m’envoyer tes cours de la semaine dernière?" A la sortie des amphis, les prises de notes passent de main en main. Une pratique ancestrale pour rattraper les absences, compléter des oublis ou vérifier une notion mal comprise. Sur clé USB, par mail ou encore sur des feuilles volantes, les étudiants, solidaires, s’échangent leurs cours avec la seule promesse de se rendre la pareille en temps voulu. Le développement des réseaux sociaux a favorisé l’essor de ces partages. Sur Facebook, les groupes Ronéo, propres à chaque université - Ronéo Pharma, Ronéo UPEC, Assas… - pullulent.

Pour intégrer le groupe et accéder aux cours des étudiants, le principe est simple: chaque mois, à toutes les heures de cours, un binôme s’engage à assister à un amphi et à prendre des notes. Elles sont ensuite envoyées aux responsables du groupe pour relecture et mise en forme. Une fois les prises de notes validées, vous remportez votre accès à l’intégralité des documents.

Transformer ses notes en "cash"

Mais depuis quelques années, ce partage se monnaye et devient un moyen pour les étudiants de gagner un peu d’argent. Créée en 2010 aux Pays-Bas, la plateforme Stuvia est un pionnier de la vente de cours sur Internet. Avec un slogan accrocheur "Tu veux transformer tes notes en cash?", le site propose de "gagner des centaines d’euros en vendant votre travail à vos camarades". Son concurrent direct, Studocu, originaire du même pays, s’est exporté en France en mai 2018.

Il permet aux universitaires de récolter 1 à 10 euros par document mis en ligne. Ceux-ci sont analysés par une intelligence artificielle qui vérifie que les cours ont un sens et qu’il ne s’agit pas de documents volés à leurs professeurs, explique Le Parisien. Médecine, droit, science politique… En France, plus de 60.000 cours sont disponibles et accessibles à 80%, le reste étant réservé à ceux qui disposent d’un compte de membre premium. Pour cela, deux possibilités: soit ils mettent à leur tour un cours en ligne, soit ils payent un abonnement de 3 ou 4 euros par mois, selon la formule choisie.

Antoine* a récolté 222 euros avec Studocu. Etudiant en première année de Master à Paris, il a publié anonymement le mois dernier tous ses cours d’amphi de licence sur la plateforme, soit un total de 40 documents.

"Quand on envoie un cours, Studocu l'évalue et nous fait une offre. Chacun de mes documents a été estimé à environ 6 euros. La recette m’a permis de payer une partie de mon année scolaire", raconte-t-il à BFMTV.com.

Une aide non négligeable pour cet étudiant en droit venu de province pour effectuer sa quatrième année de fac à Paris. "Le loyer c’est un coût supplémentaire important, je suis bien content d’avoir trouvé cette astuce de revente de cours", commente-t-il.

"Marchandisation du savoir"

Une aubaine pour ce jeune universitaire, un fléau pour les professeurs. "On assiste à une marchandisation du savoir", déplore Franck Héas, professeur de droit du travail à l’université de Nantes. Fin janvier, les doyens des facultés de droit et science politique se sont réunis à Nice pour interpeller la Conférence des présidents d’université (CPU) et contrer, par des moyens juridiques, cette nouvelle pratique. Deux écueils principaux:

D’abord, "les notes mises en lignes ne sont pas vérifiées par les professeurs. Elles peuvent donc être truffées de fautes et de contresens", souligne Julien Boudon, doyen de l’université de droit et science politique de Reims.

Ensuite, "juridiquement, ces cours sont l’oeuvre de l’esprit des professeurs. Les revendre est donc contraire aux règles de la propriété intellectuelle”, insiste ce professeur de droit public.

Obstacle juridique

Julien Boudon comme Franck Héas se disent prêts à engager des poursuites contre les étudiants et les plateformes qui donnent accès aux prises de notes. Un problème subsiste toutefois: "La plupart de ces sites sont hébergés à l’étranger ce qui rend la chose plus compliquée puisqu’il faut appliquer les règles de droit européen voire international. Nous avons donc demandé à la CPU d’éclaircir la situation afin de savoir comment agir", explique Julien Boudon.

La procédure juridique pourrait relever du civil ou même du pénal, "ce serait bien pour impressionner un peu et donner l’exemple", lance-t-il. Les doyens qui se sont réunis à Nice attendent que la CPU les aide à caractériser l’infraction dont se rendent coupables les étudiants. Il pourrait notamment s’agir de contrefaçon, un délit passible de trois ans de prison et de 300.000 euros d’amende. Des sanctions disciplinaires sont également envisagées, comme le blâme ou l’exclusion de l’établissement.

"Garder un coup d'avance"

"J’ai une conscience morale et ça m’a un peu embêté de publier mes cours contre de l’argent", concède Antoine. "Si j’étais à la place des profs, je n’aimerais pas non plus que d’autres se fassent de l’argent sur mon oeuvre." L’étudiant en droit n’en a d’ailleurs pas parlé à son entourage, un peu honteux et conscient qu’en faculté de droit les réactions pourraient être d’autant plus vives.

Franck Héas et Julien Boudon assurent tous deux avoir sensibilisé leurs élèves à ce sujet. "Je suis rentré de la conférence de Nice gonflé à bloc. La semaine dernière j’ai fait une mise en garde extrêmement sévère à mes étudiants de licence", sermonne Julien Boudon. Franck Héas a quant à lui tenté de leur faire prendre conscience des risques auxquels ils s’exposent.

"Ils ont été réceptifs et de mon côté, cette situation m’a fait réfléchir sur la pédagogie des cours d’amphi. Au lieu de dispenser trois heures de cours sous forme de dictée rébarbative, nous pourrions mettre à la disposition de nos étudiants des supports de cours plus développés", propose-t-il, avant de conclure: "C’est à nous de les accompagner et de garder un coup d’avance pour leur donner envie de venir aux amphis et ne pas créer de demande dans l’achat des prises de notes."

*Le prénom a été modifié

Ambre Lepoivre