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La seconde vie des églises, transformées en hôtel de luxe, boîte de nuit ou cave à vin

L'église de La Celle-Guenand, en Indre-et-Loire (photo d'illustration)

L'église de La Celle-Guenand, en Indre-et-Loire (photo d'illustration) - Guillaume Souvant-AFP

Reconvertis en salle de spectacles, hôtel, bar, résidence pour personnes âgées ou boîte de nuit, certains couvents, églises et chapelles connaissent parfois une étonnante seconde vie.

Rouen doit décider ce mercredi quel sera l'avenir de quatre de ses églises qui seront vendues. Parmi les propositions reçues par la ville: un projet de brasserie avec musée de la bière. Ces quatre églises, propriété de la commune - comme 40.000 des quelque 42.200 églises que compte la France, selon la Conférence des évêques - ont donc été désacralisées. 

"C'est une cérémonie au cours de laquelle on enlève les objets du culte et les reliques et qui marque la désaffectation au culte, explique à BFMTV.com Maxime Cumunel, secrétaire général de l'Observatoire du patrimoine religieux, qui recense les édifices vendus et transformés. Chaque année, cela concerne quelques bâtiments. Mais rapporté à l'ensemble des édifices, cela représente un phénomène croissant et cumulatif relativement important."

Depuis 1905, quelque 277 églises ont été désaffectées, assurait en 2016 lors d'une conférence Jacques Habert, évêque de Séez en charge du dossier à la Conférence des évêques de France. Il reconnaissait "une accentuation dans les vingt dernières années". Ce qui signifie qu'en moyenne, un peu plus de deux églises par an ont fait l'objet d'un décret d'exécration, c'est-à-dire de désaffectation, et sont revenues dans le giron profane.

"Certaines églises sont désaffectées depuis des décennies, voire des siècles, note pour BFMTV.com Benoit de Sagazan, journaliste spécialiste du patrimoine religieux. À Nantes, une discothèque s'est installée dans une église qui a été désacralisée à la Révolution."

Une piscine dans la chapelle

À bon entendeur. Des lieux de culte sont ainsi à vendre, notamment à Foix, dans l'Ariège. La chapelle Saint-Jacques - où plus aucune messe n'a été célébrée depuis une vingtaine d'années comme le précise La Dépêche - qui comprend également un ancien hospice, cherche repreneur pour 400.000 euros. Il est précisé, dans l'annonce publiée sur un site de ventes en ligne, que le nouveau propriétaire pourra jouir d'une "architecture unique" comprenant clocher, cloches et vitraux.

À Cauvigny, dans l'Oise, la chapelle Sainte-Restitute, qui date du XVIIe siècle est également à vendre. Une tourelle, beaucoup de cachet, 143 m2 au rez-de-chaussée, 120 au premier étage et un studio sous les combles pour 257.000 euros, indique Le Courrier picard. Inutile de le préciser, ces bâtiments nécessitent de lourds travaux d'adaptation et d'aménagement. Pour ceux que cela rebuterait, il est également possible de s'offrir une église déjà transformée. C'est le cas à Ablaincourt-Pressoir, dans la Somme, où la petite église désacralisée en 1976 a été rénovée en une habitation "étonnante", met en avant le vendeur.

Si certains édifices sont ainsi transformés en habitation individuelle, d'autres ont des destinées fastueuses. À Pabu, dans les Côtes-d'Armor, le couvent des Capucins s'apprête à devenir une résidence haut de gamme pour seniors. À Caluire-et-Cuire, dans la métropole de Lyon, l'abbaye de la Rochette a elle aussi été transformée en "résidence de prestige". Au total: 51 habitations dont un appartement dans la chapelle comprenant une piscine de 3,50m sur 7m construite dans son sous-sol, remarque Le Progrès. Et à Millau, dans l'Aveyron, le couvent de la Salette est devenu un hôtel de luxe comprenant six chambres "inspirées d'une collection de minéraux et de pierres semi-précieuses" avec spa, hammam et sauna.

Cave à vin et musée numérique

Pour Maxime Cumunel, de l'Observatoire du patrimoine religieux, le problème doit être abordé sur le long terme. "Que deviendront ces bâtiments dans vingt, cinquante ou cent ans? Même si ce ne sont plus des lieux de culte, ces églises sont des éléments de permanence." Car selon lui, il ne s'agit pas de bâtiments comme les autres.

"Ils font partie du patrimoine même s'ils ne sont pas inscrits au titre des monuments historiques. Une église appartient à tout le monde, est ouverte à tous. Elle appartient aussi à l'Histoire et à l'histoire intime, vécue des habitants."

D'autres destins sont tout aussi étonnants. À Ecully, dans le Rhône, l'ancienne chapelle du Bon Pasteur est désormais occupée par une compagnie d'assurances. À Fuissé, en Saône-et-Loire, l'église doit muer en cave à vin. Tout aussi surprenant: à la Souterraine, dans la Creuse, la chapelle du Sauveur va devenir un musée numérique avec conférences, imprimantes 3D, performances numériques et projections en réalité virtuelle, comme le rapporte La Montagne. Si les reliques du lieu ont été récupérées par le diocèse, son orgue, ses vitraux et ses statues resteront sur place.

Faïencerie et boîte de nuit

Un studio de danse dans une chapelle d'Annonay, une faïencerie dans une église de Nevers ou encore une boîte de nuit dans une chapelle d'Angers, certaines reconversions peuvent parfois dérouter. En Espagne, une église abandonnée est même devenue un skate-parc sous l'impulsion d'un street artiste qui a recouvert les murs de fresques. Pour Maxime Cumunel, de l'Observatoire du patrimoine religieux, si ces nouveaux usages ont le mérite de faire vivre ces bâtiments, il appelle néanmoins à conserver leur esprit d'origine.

"Un bâtiment qui n'a pas d'usage est voué à disparaître. Mais il y a des personnes qui sont enterrées dans les églises. Cela fait-il sens d'en faire une boîte de nuit? On pourrait tout à fait imaginer de les transformer en salles multi-usages à des fin culturelles et sociales, aussi bien pour les enfants, les personnes en formation ou âgées. Ce qui n'empêcherait pas pour autant d'y installer un café ou une boutique d'artisanat local ou tout autre chose faisant sens pour la communauté." 

Un point de vue que partage Benoit de Sagazan, spécialiste du patrimoine religieux. "Il y a des églises qui ont été transformées en médiathèque, crèche et école. Des reconversions qui sont d'autant mieux acceptées qu'elles servent le bien commun. Souvent, ce que les populations souhaitent, c'est pouvoir continuer de fréquenter le lieu."

"L'église a toujours une valeur importante"

Car les Français restent attachés à leurs églises. C'est ce qu'analyse pour BFMTV.com Benjamin Chavardes, maître de conférences à l'École nationale supérieure d'architecture de Lyon.

"Dans un village, l'église reste un édifice majeur. Et même si ce pays est empreint d'une forte culture laïque, l'église a toujours une valeur importante en terme de représentation."

Pour cet architecte qui a codirigé l'ouvrage L'avenir des églises, tout projet de reconversion se doit de respecter l'architecture du lieu. "Toutes les églises sont différentes mais souvent, ce qui les caractérise, c'est une grande volumétrie, ce qui représente à la fois une contrainte technique et un atout. Dans quelle mesure, en compartimentant, arrive-t-on encore à lire l'espace de l'église? Cela suffit à interroger la pertinence de certains programmes." 

Et c'est souvent à partir d'une deuxième vente que les projets les plus inattendus voient le jour. "À l'origine, la chapelle d'Angers a été vendue par une congrégation religieuse à une entreprise qui faisait de l'insertion par l'hôtellerie, poursuit Benoit de Sagazan. Mais l'expérience n'a pas fonctionné et le lieu a ensuite été racheté par un footballeur, qui en a fait une boîte de nuit."

Céline Hussonnois-Alaya